Au parfum

    Quand le tribunal devient l’annexe de l’hôpital psychiatrique, ça donne la comparution de Justin, 52 ans, pour un vol suivi de dégradations. Justin est “arrivé en France en 2003», ce qui est faux, puisqu’il n’a fait que quitter la Guadeloupe pour rejoindre la métropole.

    Son leitmotiv, c’est «j’ai pas eu de chance», «c’est pas ma faute, en fin de compte», «ce n’est pas volontaire». On ne va pas y passer la nuit mais on sent que cet ancien consommateur de cannabis, de crack et de cocaïne se trouverait une excuse pour chacune des quatorze mentions à son casier judiciaire (dont, quand même, des agressions sexuelles et des violences aggravées). Son avocate Sérène Medrano divise ce casier en deux : «Avant qu’on ne diagnostique sa schizophrénie et après. Après, c’est toujours du parfum».

    Justin adore ces fragrances qui le font voyager, le patchouli, le jasmin mais aussi le houblon. Le 27 novembre, il avait rendez-vous avec son conseiller d’insertion. «En fait, j’avais beaucoup de rendez-vous importants en deux jours donc j’ai décidé d’interrompre mon traitement», explique-t-il. Idée funeste : en plein centre-ville d’Amiens, des démons, peut-être vaudous, l’ont assailli. «J’ai entendu des chuchotements dans ma tête, il fallait les faire taire». Ou plutôt les noyer, puisqu’à la gousse d’ail, paraît-il radicale contre les mauvais génies, il a préféré les canettes de 50 cl de mauvaise mousse. Comme ça ne suffisait pas, il est entré dans la première parfumerie et s’est aspergé. «Je ne peux pas vous dire l’effet que ça me fait. Ça sentait bon, je me suis senti monter en l’air.»

    Bon, le vigile l’a un peu aidé. Vu que Justin avait piqué deux flacons testeurs, l’homme de la sécurité l’a empoigné. C’est alors que Justin a ruiné les portiques de contrôle. Le procureur requiert 18 mois. Justin plaide : «Quand même, j’ai progressé… Jusqu’à présent, la prison n’a jamais été un succès pour moi. Je n’ai fait qu’entrer et sortir». Il en prend pour quelques mois supplémentaires et quitte la salle d’audience sans esclandre. Il est au parfum…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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