Dans les geôles de l’amour

    Camille avait 15 ans quand elle a passé la nuit en geôle de garde à vue, au commissariat d’Amiens. « C’était long et surtout très sale », se souvient-elle, comme si elle commentait pour Trip Advisor un week-end raté sur la côte normande.

    On s'était trompé de film... (Ian Stannard sous CC)
    On s’était trompé de film… (Ian Stannard sous CC)

    En la retrouvant trois ans plus tard à la barre de la cour d’assises, on comprend comment elle a aussi bien supporté le choc. Droite, vêtue de noir, soigneusement maquillée, elle répond soigneusement aux questions en prenant bien soin de mentir tout du long. Il s’agit pour elle de protéger « l’homme qu’elle aimait », Glodie le Congolais, qu’elle a connu dans un prestigieux lycée privé d’Amiens. Le père de Glodie est de ces immigrés pour qui la réussite de ses enfants prime. Quand son rejeton a commencé à mal tourner, il a extirpé la famille du quartier nocif d’Etouvie et a puisé sur sa paie de vigile et celle de femme de ménage de son épouse de quoi payer l’inscription à l’école des bourgeois. Glodie n’y a pas décroché le bac et ça ne l’a pas empêché de finir aux assises pour tentative d’assasinat, mais il y a connu Camille, éperdument amoureuse de son boxeur, un dur, un vrai. Un bad boy…

    « J’étais inconsciente », se souvient-elle. Les stups, les bandes, les règlements de compte, elle semble les avoir vécus comme dans un jeu vidéo. Quand son homme a tiré au pistolet à bille dans la bouche d’une lycéenne pour la racketter, Camille a ri devant les policiers : « Et alors, vous voulez que je vous dise quoi ? Que je vais les recoller ? »

    Puis il y a eu cette mise à mort ratée de juin 2013, sur une cible visée par erreur. Camille ne s’est pas démontée, a multiplié les coups de fil, tenté de défendre bec et ongles son gars, essayé, même, de lui procurer un « gun ».

    « Je l’aimais », répète-t-elle, comme si c’était la réponse à tout. « Et maintenant ? » l’interroge la présidente. « Je l’aime toujours mais ça fait trois ans que je n’ai pas le droit de le voir au parloir ». « L’avenir ? » « Je ne sais pas… »

    Il est midi trente, l’audience est suspendue, les accusés doivent se retirer. Camille joue des coudes pour écarter les policiers du service d’ordre. Du bout de ses doigts elle accroche le bout des doigts de Glodie. Ils se regardent puis se tordent le cou. Un interstice est découpé dans la vitre en plexiglas. Ils s’embrassent.

    On voulait voir Scarface mais ce jour-là, ils passaient les Feux de l’amour…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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