De la poudre aux yeux

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    Ne me faites plus le coup du soleil d’automne. (Pawel Maryanov sous CC)

    Ce jeudi-là, à l’audience collégiale, c’est la Bérézina. Le matin, deux affaires sur trois sont renvoyées pour ne garder que la moins intéressante. L’après-midi, rebelote. Il est encore tôt et un soleil d’automne livre ses dernières forces (il ne s’est certes pas épuisé cet été en Picardie). Pas envie de rentrer si vite au bureau. On décide donc de faire un tour à l’audience de juge unique. Les délits y sont moins graves mais les histoires parfois amusantes.

    Dès l’entrée, on rit moins. Elle, on la connaît de Péronne, quand elle passait à la barre à intervalles réguliers, décharnée par l’héroïne, capable d’être interpellée à cinq jours d’écart au volant de véhicules improbables, le sang chargé de poudre et d’alcool, évidemment sans permis ni assurance. Emmy, c’est son prénom, n’a que 27 ans aujourd’hui. Le visage est toujours marqué mais il s’est remplumé. Il n’y a que les cheveux roux qui affichent chez elle quelque flamboyance. Emmy a continué ses conneries, jusque fin 2011, d’où cette nouvelle comparution. Elle a juste remplacé l’héro par la coke. Sa licence n’a pu lutter contre son casier judiciaire : elle a perdu son emploi d’assistante au lycée. Elle dit qu’elle a arrêté. Elle travaille de nuit à l’usine Bonduelle, «en attendant ». En attendant quoi ? «Ça va faire 17 mois de détention à purger », décompte la procureure, pas plus vieille que la prévenue. Elle vient d’additionner toutes ces petites peines ferme, ces sursis révoqués, ces alternatives ignorées parce que sous héro, on ne sait même pas si Emmy ouvrait son courrier. L’avocate Virginie Canu parle bien. Le juge l’écoute tout en farfouillant dans le dossier. Finalement, il annonce une bonne nouvelle : la peine du jour sera confondue avec une autre, prononcée pour des faits similaires.

    Emmy souffle peu de temps.
    – Vous êtes déjà allée en prison ? Lui demande le magistrat.
    Non.
    – Alors je dois vous dire que ce ne sont pas 17, mais 27 mois que vous avez à purger. J’ai retrouvé deux condamnations plus anciennes.

    Jusqu’à 24 mois, on peut aménager. Au-delà, il faut monter en maison d’arrêt. Emmy pleure. Il fait froid, d’un seul coup. Les soleils d’automne, c’est rien que de la poudre aux yeux.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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