Des jours où rien ne va

    dvortygirl
    Les bénéfices, ça se divise ; les réclusions, ça s’additionne ; les dossiers, ça s’empile (photo Dvortygirl sous CC)

    C’est le genre d’audience où rien ne va. On doit juger Sofiane pour une histoire de stupéfiants mais Sofiane n’est pas là.
    – Il est en prison, indique son avocate.
    – Vous ne pouviez pas nous le dire quand on a renvoyé l’affaire en septembre ?, s’agace la juge.
    – Ben non, en septembre, il n’était pas encore monté. Il a été condamné le 20 janvier.
    – Bon, on va le faire extraire mais vous êtes sûre qu’il ne sera pas sorti ?
    – Pas de risque, madame la présidente, il a pris deux ans.
    – Il est tombé pour quoi ? s’inquiète le procureur.
    – Des stups, encore.
    – Mince, il ne s’en sortira jamais…

    “Ma propre fille…”

    Cyril a volé des chèques à sa grand-mère, à Corbie, en décembre 2009. Il en a utilisé six et vendu deux à une amie. Il est détenu pour une autre cause mais il a été extrait, et se présente entre deux policiers.
    – Je voudrais mon avocat, lance-t-il avec l’assurance d’un gars de 22 ans qui ne découvre pas le tribunal.
    – Eh bien il y a celui de permanence.
    – Non, MON avocat. J’ai préparé ma défense avec lui.
    – Dites, vous aviez le temps de vous organiser. Depuis quand savez-vous que vous allez comparaître ?
    – Depuis une heure et demie !
    “Il a été convoqué, on peut le juger”, s’énerve le procureur. La juge fouille dans ses papiers pour se tourner penaude vers le parquet : “Il y a bien un ordre d’extraction mais il n’a rien signé. Rien ne prouve qu’il a été prévenu.”
    On le renvoie au 18 mai, comme le premier. Il repart en prison mais sa mère et son frère arborent quand même un air triomphant. Ils narguent la grand-mère volée et les trois filles qui l’entourent. Bientôt, la salle résonne des “ta gueule” et des “salope” qui laissent subodorer qu’il y a aussi loin de la modeste bicoque de Corbie à la petite maison dans la prairie que d’un foyer Sonacotra à une chambre du Ritz. “Arrête maman”, ordonne Cyril. “Ma propre fille. Entendre ça à 71 ans. Je vais me sentir mal”, ahane la vieille dame.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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