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Coups de barre Histoires de prétoire

Docteur Maboul

Antoine, 20 ans, ne s’est pas déplacé à l’audience. Il a évoqué des raisons médicales. « On est en droit d’en douter », s’amuse le procureur. Et pour cause… Antoine a un petit problème psychologique : il aurait voulu être docteur, ce monde le fascine. « J’ai besoin de paraître une personne importante, a-t-il confié aux gendarmes. Et puis, quand j’ai raté l’examen d’entrée chez les pompiers, j’ai été très frustré ». Il s’engage alors dans une association de secouristes. Il se trouve tout en bas de l’échelle du milieu des soignants. Ce n’est pas suffisant.
Dans son village du Ponthieu, fin 2019, une drôle d’idée germe alors dans le cerveau d’Antoine : aménager un bureau comme salle de consultation. Il y reçoit des braves gens du voisinage, se faisant passer pour un étudiant en troisième année de médecine ou, en intervention avec les secouristes, pour un médecin militaire du nom d’Obradovicth Antoine. Sur le dos, il porte une blouse blanche ; aux pieds, des crocs, ces sandales en plastique qu’affectionnent infirmières et aides-soignantes.
On pourrait craindre que ce stratagème n’ait pour but, justement, de jouer au docteur. Pas du tout ! aucun « patient » ne dénoncera de geste déplacé ; de même, Antoine ne demandera de rémunération à aucun.
Le jeune homme a hélas perdu son papa d’une longue maladie. Il reste donc plein de médicaments à la maison. Le Dr Ross du bocage picard « prescrit » donc des remèdes assez inoffensifs, comme du Smecta pour une diarrhée ou une crème anesthésiante afin de soulager une cheville. Faux docteur mais vraie éthique : « Il m’a conseillé d’aller voir un vrai médecin », indique un membre de sa patientèle. Dans le cabinet, on trouve des aiguilles et des seringues mais il ne s’en sert pas. « C’était pour le décor », avouera-t-il. Parfois, il emprunte la voiture de sa mère et sillonne la campagne, non sans avoir aimanté sur la carrosserie un gyrophare bleu et rouge. Là encore, pour faire plus vrai…
Antoine est condamné à trois mois de prison avec sursis. Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine…
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By Tony Poulain

Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis.

Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles.

Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? »

Tony Poulain

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