Femme que j’aime

    On rencontre des gens formidables aux assises. Dans le box des accusés, c’est plutôt rare, mais à la barre des témoins, ça arrive : pas tous les jours, certes ; on y croise même plus souvent la lâcheté ordinaire de ceux qui ne se souviennent de rien.

    Les accusés, érémitiques sur leur banc d’infamie, n’ont pas toujours été seuls. Ils ont eu des amis, une famille, des obligés parfois, mais la procédure pénale est un aspirateur surpuissant : elle crée un vide absolu ; plus personne ne vous a connu, plus personne ne vous a parlé, tout juste si votre mère se souvient que vous tombâtes comme un fruit mûr de ses entrailles. Et puis il y a cette jeune femme croisée l’autre jeudi aux assises de l’Oise, qui vous réconcilie avec le genre humain, pas seulement parce qu’elle est rudement mignonne avec ses longs cheveux noirs ramenés en chignon, son petit blouson de cuir rouge et son nez mutin. Entre ses 15 et ses 20 ans, elle est sortie avec Wahid, du moins quand ce dernier n’était pas en prison. Inutile d’ajouter que ses parents, des commerçants amiénois, n’ont pas sablé le champagne quand ils ont reçu le faire-part… Elle a connu les joies du parloir à la maison d’arrêt, la jalousie du taulard («Je te raserai la tête », « Si tu n’es pas avec moi, tu ne seras avec personne d’autre »). Elle s’est accrochée, vaille que vaille. En 2009, ils étaient plus ou moins séparés quand il a commis l’irréparable, le meurtre de sa voisine de palier, qui lui a valu 30 ans de réclusion en appel la semaine dernière. Le président s’étonne : «Vous dites qu’il pouvait commettre des violences gratuites, pourquoi êtes-vous restée avec lui ? » Elle sourit : «Je sais que c’est difficile à comprendre. Quand on a 15 ans et qu’on est amoureuse… » Elle pourrait l’accabler ; elle s’excuse presque : «A un moment, il faut un peu d’égoïsme pour soi-même. J’ai fait des choix pour la vie, pas pour le coeur. » Elle tamponne une larme pour ne pas gâcher son maquillage et, au contraire du père et de la soeur de Khalifi la veille, ne quitte pas immédiatement la salle. Cet accusé rejeté par tous peut compter pendant quelques heures sur sa présence muette. Souvenir d’un amour qui fut ou témoignage d’une affection qui survit ? Même le pire des hommes mérite qu’un journaliste ne se mêle pas de répondre à la question.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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