Foyer d’accueil

    « Je voudrais juste m’excuser… » L’avocate de Laura a grimacé. Satanée cliente, pour qui elle s’apprête à plaider l’acquittement et qui vient, des sanglots dans la voix, compatir à la douleur de la famille de Nicolas, mort à 25 ans sur un trottoir de Pont-Sainte-Maxence, tué d’un coup de couteau par celui qui avait tenté de lui voler sa voiture.

    Mais Laura – petite blonde, visage d’adulte fatigué dans un corps d’enfant – n’a pas pu tenir sa langue, enfouir ses sentiments sous le fléau d’une tactique de défense. La peine, elle connaît ; trop souvent, elle aurait aimé que quelqu’un partageât les siennes.

    Elle est née en 1991 à Creil. Ca commençait déjà mal. Sa mère boit et son père cogne. A six ans, avec son frère, elle est placée en foyer. Je ne fais pas du Zola : c’est sa vraie vie. Elle y restera jusqu’à sa majorité, au point que la présidente de la cour d’assises s’étonne : « Vous n’êtes jamais allée en famille d’accueil. C’est rare, quand même, aussi longtemps… » Oui, c’est rare. « D’autres arrivaient et repartaient. Moi, je restais… » Son père vient parfois le week-end. Sa mère est le plus souvent aux abonnés absents. Laura « s’investit corps et âme » dans ses premières relations amoureuses, note l’enquêtrice sociale. Elle est déçue, évidemment. Elle décroche un CAP, trouve un boulot de femme de ménage, renoue avec maman, voit papa, sort un moment avec un sale type et puis tombe sur Jonathan.

    Lui, c’est un Guadeloupéen qui n’a jamais fait le deuil de son exil en Picardie. Lui, au moins, il est gentil. Il lui parle tendrement, aide à faire la vaisselle, ne la prend ni pour une sous-merde, ni pour un punching-ball. Ca change… Un soir, avec le cousin Jessy, Jonathan part en ville. Laura les accompagne, histoire de promener le chien. C’est alors que les deux gars se mettent en tête de « faire » une voiture, s’y prennent comme des branques et que le drame survient dans la course-poursuite. Cette semaine, Laura a été condamnée. Elle avait fait le guet. Au début de l’incarcération de Jonathan, elle s’est accrochée mais elle a fini par rompre : « Je me suis dit qu’il fallait que je prenne ma vie en main ». Elle a perdu son boulot. Son appartement, elle l’avait laissé à son père « mais il n’a pas payé le loyer et il a dégradé, alors j’ai dû payer ». Un ancien homme d’entretien du foyer, un des rares qui avait prêté attention à la gamine perdue qui finissait par faire partie des meubles « mais qui voulait vraiment s’en sortir », a accepté de l’héberger, dans une autre ville.

    « Vous savez, j’ai été habituée à vivre très entourée, se justifie-t-elle. Ce monsieur, je le considère comme mon père. En fait, il fait plus pour moi que mes parents. D’ailleurs, j’ai toujours été le parent de mes parents… »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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