Gueule de bois

    Il s’est bien habillé pour cette audience de juge unique, le 7 mai. Il est en faute, il le sait bien : il a conduit avec un coup dans le nez, cinq mois plus tôt. Comme le veut l’usage, son permis a été suspendu administrativement pendant six mois. Il s’agit maintenant de voir cette suspension confirmée, et de prendre une amende ou une petite peine avec sursis pour solde de tout compte.

    Il tient le bon bout, il le sait, puisque la préfecture l’a déjà convoqué, le 4 juin, pour lui faire passer les tests. A 8 h 30 tapantes, il est au garde à vous devant l’huissier, qui consulte son rôle, le relit en partant de la fin, le triture, l’examine et lâche son propre verdict : « Rien, vous n’êtes pas inscrit aujourd’hui ». L’homme exhibe un document officiel. L’huissier ne peut qu’en convenir : voici un justiciable qui a été convoqué à une audience où il n’existe pas. La meilleure preuve, c’est qu’il n’y a pas de dossier. On se donne un peu de temps, l’huissier trotte de bureau en bureau et vient rendre ses conclusions à la présidente : « Rien. Toujours rien ». C’est comme s’il n’existait pas.

    « On va renvoyer l’affaire et vous reconvoquer », informe la présidente.
    « Si le dossier reste introuvable, on le relaxera », maugrée le procureur.
    « Et mon permis ?, hasarde le bonhomme. C’est toujours le 4 juin ? Parce qu’ils m’ont dit de venir avec mon jugement… »
    « Oh là là mon pauvre monsieur. Ce n’est pas la peine d’y aller ! Il faut les informer du problème. Votre permis, entre nous, vous n’êtes pas là de le revoir. »

    Voilà un type qui implore d’être condamné et qui s’en retourne tête basse, en prenant encore soin de dire merci et au-revoir. Le papillon rose est pris en otage dans les murs épais de la citadelle administrative. Il n’en sortira que si le dossier est retrouvé. Et s’il reste perdu et que le prévenu est relaxé ? Alors, il lui faudra encore expliquer à un fonctionnaire pourquoi il veut récupérer un permis qui, ipso facto, n’aurait jamais dû être suspendu. C’est un long chemin semé d’embûches qui s’ouvre devant lui. Il sera fait de files d’attentes interminables, de longues explications devant un guichet dont sortira finalement une voix rendue nasillarde par l’hygiaphone lui expliquant que « ce n’est pas le bon bureau, il faut aller porte 3 ». Et tout recommencer…

    « Au moins, la prochaine fois, vous réfléchirez avant de boire un verre », relativise la présidente. C’est sûr, ça dessaoule…

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !
    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    L’ombre de lui-même

    Cinquante-trois ans sans mention au casier judiciaire, trente ans de mariage, vingt ans dans ...

    Un mariage de papier

    Christine, l’Amiénoise, est une jolie femme pimpante d’une trentaine d’années. Ahmed est un barbu ...

    Un chagrin d’amour

    La dame a pris la peine de nous appeler au lendemain du verdict, dans ...

    Il voulait voir la mer

    Difficile de faire plus dissemblables que ces trois-là. Mickaël n’est pas dans le box. ...

    Ramène ta fraise !

    Sur le papier, c’est croustillant : un dentiste du Vimeu poursuivi pour harcèlement sexuel ...

    Ave Maria

    Maria a 18 ans, elle en fait 16. Quand elle a accouché de sa ...