Hors délais

    Eu septembre 2010 (2)
    Badlands.

    On ne devrait jamais croire à ces trop belles histoires. Immanquablement, elles finissent mal.

    Trente ans plus tôt, Bernard jouait au foot avec l’époux de Marie-Ange, mais en troisième mi-temps, c’est à la femme de son coéquipier qu’il faisait les yeux doux, façon drible chaloupé. Iront-ils plus loin ? On ne le saura jamais. L’histoire tourne court. Elle a deux filles et ne brisera pas son mariage en apparence parfait. Une vie se déroule, pas toute rose, puisque le mari est buveur, voire violent. Marie-Ange, institutrice, n’est heureuse qu’en apparence. Les filles donnent de petits-enfants. La retraite se profile, sans passion, comme un engourdissement de l’âme et du corps. Un avant-goût de la mort.

    Bernard ressurgit, façon copain d’avant ! Il s’agit de prendre des nouvelles des amis du foot, mais c’est Marie-Ange qui décroche, parle, décroche encore, parle davantage, écrit, écrit, écrit ; se confie, trouve une oreille attentive, est enfin entendue, comprise, flattée, aimée. Ils se revoient. Elle jouit pour la première fois depuis longtemps ; elle l’écrit dans ces lettres que l’on croirait sorties d’une chambre d’adolescente – les lire devant la cour d’assises m’a semblé plus gênant que d’observer une photo d’autopsie.

    Ils se mettent en ménage, rendez-vous compte, à 62 ans ! Il n’y a pas d’âge pour être amoureux ni pour croire aux chimères. On se berce de l’illusion que nos peaux sont lisses et nos boîtes à souvenirs vides ; que nos vies pourraient se réinitialiser comme un Iphone récalcitrant. Mais les stigmates sont là, ces traces d’une existence en cours d’achèvement : mauvaises expériences, trahisons, espoirs déçus, parents qui meurent, enfants qui naissent et irrémédiablement transforment les femmes en mères.

    Bernard n’a pas supporté qu’après quelques semaines d’amour exclusif, elle se tourne à nouveau vers sa descendance. Il n’a pas non plus toléré que le quotidien – factures à payer, papiers à remplir… – s’immisce dans son paradis. Alors il l’a tuée (la cour d’assises de l’Oise l’a condamné à 15 ans). On ne devrait jamais croire à ces trop belles histoires…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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