Hors norme

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    Maintenant tu as bonne mine, Véro. (Hilke Kurzke sous CC)

    Véronique ne tient pas en place, Véronique n’arrive pas à se taire quand la procureure ou l’avocat de la partie civile s’expriment. La présidente lui a expliqué que son tour viendra.

    En fin d’instruction, cette heure sonne. Qu’importe ce que son avocat vient de plaider (qu’elle est « en souffrance »), qu’importe qu’elle fût l’accusée. C’est le moment. Elle va leur dire. Ils vont comprendre. Enfin.

    Cette femme de 50 ans, handicapée par un mal de dos récurrent, qui vit chez maman, s’imagina d’abord professeur, armée de ses études supérieures de langue. Mais que pouvait-elle face à la furie d’une classe de bac pro, frêle esquif à la voix chevrotante ?

    Elle décide de se reconvertir en traductrice et décroche un stage à l’Afnor, organisme dépendant du ministère de l’Industrie, chargé d’établir – donc de traduire – tout un tas de normes dans des domaines aussi variés que les grues de chantier ou les soins bucco-dentaires.

    « J’avais placé tous mes espoirs dans cette reconversion », se souvient Véronique, avant de retracer en un flot que la présidente Belmon, d’une humanité bienveillante, se garde d’interrompre, la liste de ses malheurs : la chef qui la rabaisse, ces traductions jugées ratées mais qu’un expert – payé par elle- estimera réussies, ces appels d’offre (puisqu’elle est devenue indépendante) forcément truqués. Ce monde qui ne l’aime pas, cette vie qu’elle déteste…

    Cinq fois elle répète : « Je suis compétente ». Elle ne voulait rien d’autre, Véronique : juste qu’on louât la valeur de celle qui multipliait les heures de travail, sur un bureau où l’on imagine les crayons de bois bien taillés et les stylos quatre couleurs soigneusement rangés. Avec un surligneur jaune, pour les passages importants, et un autre vert, pour les passages déjà jaunes mais plus importants encore. Et puis avoir un travail, une fiche de paie, des collègues, des amis. Pourquoi pas un amoureux ?

    Véronique se persuade d’être victime de harcèlement. Apeurée, elle ne porte pas plainte. Aveuglée, elle se révèle incapable de tourner la page. Alors, sur son bureau de torture, elle pose un ordinateur, ouvre un blog et vomit la bile de ses rancœurs. Consciencieuse, elle n’omet pas une date, pas un sigle, pas une accusation, pas un nom. Véronique diffame, au sens de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse.

    Le 15 novembre, elle a été condamnée à 5000 euros d’amende dont 3000 ferme, et 1500 euros à verser à la victime.

    Véro, un bon patron vaut-il qu’on lui sacrifie sa vie ? Certes non ! Et un mauvais ? Encore moins !

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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