Ici et maintenant

    L’avocat n’est pas de première fraîcheur. Il a prêté serment en 1978… Sa robe non plus ; la dernière fois qu’elle a croisé le pressing, il a dû payer la note en francs. Tous deux ne sortent du placard que par exception. La pré-retraite du baveux, c’est une pente douce. Tant que porte la voix et que tiennent les jambes, l’envie de plaider, de-ci, de-là, est souvent la plus forte.

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    On pense à Dickens, on pense à Zola… (Kevin Dooley sous CC)

    Il défend Julien, 39 ans, accusé d’avoir tenté de voler une moto près des hortillonnages d’Amiens. Julien possède un casier judiciaire long comme le bras, donc la police ne s’est pas trop posé de question quand un témoin, à cinquante mètres de distance, a affirmé l’avoir distinctement vu forcer le neiman de la Ducati. Il sera relaxé, tant mieux pour lui, mais l’important est ailleurs. L’essentiel, c’est l’histoire que va conter l’homme en noir dans la torpeur d’une audience aoûtienne, en regrettant que «le casier ne recense que les condamnations, jamais les constitutions de partie civile». Or la vie de Julien, c’est un perpétuel va-et-vient entre le box des accusés et le banc des victimes… «Il est né dans la quart monde, d’un père et d’une mère proxénététes » : l’avocat a l’art de planter le décor. «A 11 ans, ils l’ont vendu à souteneur. Jusqu’à seize ans, il sera loué comme jouet sexuel». Comme un appel au secours, il agresse alors une femme. Il la pénètre digitalement à travers ses vêtements et se laisse condamner à trois ans dont un ferme sans jamais ouvrir la bouche, pour ne pas nuire à ses parents.

    En maison d’arrêt, il côtoie un visage connu : papa, une fois de plus détenu. Quand il sort, il retombe entre les pattes de son ancien souteneur. Mais la chair n’est plus assez fraîche… Il sera chargé de commettre des vols, de «rendre des services» et sera rémunéré en drogue, histoire de bien l’accrocher.

    Lors d’une de ses multiples comparutions, il fait la connaissance de son avocat. Ce dernier est éberlué par ce qu’il entend, il l’incite à porter plainte auprès du procureur et obtient la condamnations du mac à quinze ans de réclusion devant les assises («confirmée en appel à Beauvais malgré l’intervention d’Eric Dupond-Moretti») se rengorge maître B. On pense à Zola, on pense à Dickens ; on pense au XIXe siècle ou à la Centrafrique. Mais non, on est à Amiens, le 20 août 2015.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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