Imbu, imbuvable

    L’affaire Chabé, examinée toute la semaine devant la cour d’assises de la Somme, a permis de découvrir un drôle d’animal en la personne de Me Philippe Bodereau, espèce heureusement inconnue de nos contrées puisqu’elle sévit au barreau d’Arras.

    Certes, sa place sur le banc des victimes n’était pas confortable, car il luttait contre un accusé atypique, jeune homme bien sous tous rapports, pompier de Paris, qui criait depuis huit ans son innocence.

    Toute la semaine, Bodereau, avocat des proches de la jeune femme tuée en 2005, pratique la guérilla. L’usage veut que face à un témoin, les questions soient posées, dans l’ordre, par l’avocat des parties civiles, l’avocate générale, puis le conseil de l’accusé, qui a le dernier mot. Me Bodereau, presque par principe, soulève une ultime interrogation après que Me Valent a parlé. Il malmène les témoins dès lors qu’ils ne vont pas dans son sens, fait de la digression l’essentiel et de l’essentiel l’accessoire. La procédure a été si longue et les cris de Ludovic Chabé si perçants qu’ils ont fini par attirer les médias. Or les médias, Me Bodereau ne les aime pas. Il les déteste tellement qu’il passe son temps à les lire, les écouter, les voir et, plus dramatique pour ceux qui subissent ses plaidoiries, à en parler. Ainsi, le dernier jour, quand la procédure lui donne plus d’une heure pour évoquer le dol de ses quatorze clients, sagement assis derrière le grand homme, il utilise ce créneau pour stigmatiser télé, radio, et presse écrite. (Nous, on est ravi d’être mis dans le bateau, l’ORTF ayant eu le bon goût d’envoyer de charmantes consoeurs.) Les grands oubliés de sa logorrhée, c’est une femme morte, un père qui pleure, une mère ravagée par l’absence, une soeur comme orpheline, tous admirables de dignité pendant cinq jours. Quand l’avocat qu’ils rémunèrent pourrait porter leur parole, qui serait amplifiée sur les ondes et dans les rotatives, il ne le fait pas. C’est ubuesque, incompréhensible, outrancier donc insignifiant et pourtant, quand il en a fini, il arbore ce sourire satisfait du ravi, imbu jusqu’à la nausée de sa petite personne.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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