Inconnu à cette adresse

    Franck, 31 ans, possède un œil candide et une voix fluette qui contrastent avec ses treize mentions au casier, essentiellement pour vol. Il répond cette fois de conduite sans permis, le 11 mai à Abbeville.

    « J’allais à l’hôpital voir ma petite cousine qui venait d’avoir un bébé », justifie-t-il. « C’était loin ? » s’interroge le président. « Oh non, même pas un kilomètre », admet Franck. « C’est n’importe quoi, soupire son avocat Me Blondet. La maternité, c’est à l’autre bout de la ville… »

    Franck (qui n’avait pas bu, c’est assez rare en comparution immédiate pour être noté) n’avait plus de points, il en convient : « Je m’avais fait arrêter un peu avant les Noëls. J’avais été voir Crépin, un avocat qui s’a toujours occupé de nous. Il m’avait dit t’inquiète pas, je vais t’arranger ça, je vais te récupérer au moins trois points. On dirait que ça n’a pas abouti ». On confirme, Franck : en février, tu as même été condamné en ton absence. « J’ai jamais jamais reçu le courrier, je le jure ! Si j’aurais vraiment su la date, je m’aurais présenté, c’est sûr. »

    Le problème, c’est qu’il habite « dans une caravane à l’aire d’accueil des gens du voyage. Les lettres, elles arrivent pas toujours. C’est le café au passage à niveau qui les prend et nous on va les chercher. Mais là, je vais vous donner une adresse, monsieur le juge, et c’est sûr que je recevrai vos courriers. »

    On jette un coup d’œil à son casier et on mesure le gouffre qui sépare la décision de justice de sa compréhension par le commun des mortels. Condamné en novembre 2013 ? « Ah non, non, non. Là, je crois que c’est moi qui a gagné le procès ». Un grand excès de vitesse ? « J’allais à la prison ! Mon bracelet électronique avait sonné deux fois et la dame m’avait dit d’aller tout de suite à la maison d’arrêt. Le gendarme, il m’a même dit comme ça, « T’es pressé d’aller en prison ou quoi ? » ». Un sursis mise à l’épreuve ? « Vous avez dû être convoqué par les services de probation », affirme le président. « Jamais », répond en toute bonne foi Franck. A tous les coups, le courrier s’est encore perdu sans que personne ne s’en émeuve.

    Cette fois, ce garçon s’en sort avec trente jours-amende à dix euros. Le procureur avait requis quatre mois ferme. Me Blondet avait rétorqué : « Les prisons n’ont jamais été aussi peuplées. Est-ce que ça vaut le coup d’y envoyer un zigomar comme ça ? »

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !
    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Ils sont comme nous

    C’est donc ça, un monstre… Il a 31 ans, s’habille de noir. 1,75 m ...

    Les témoins

    Ils ne sont pas victimes et encore moins accusés, les témoins de cour d’assises. ...

    À vous de voir

    La mort d’un enfant, c’est intolérable. On ne peut imaginer que ce crime ne ...

    Ma pauvre petite juge

    Privilège d’un arrêt maladie qui, je te rassure, lectrice aimée, tire vers sa fin, ...

    Les divorcés

    Ils forment une petite troupe atypique une ou deux fois la semaine, au fond ...

    Un costume trop grand

    Les victimes, on en parle, évidemment… Elles ont un nom, un visage et une ...