La bosse du commerce

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    Trop de proximité tue la proximité (Alden Jewell sous CC)

    Jérémie avait tout du bon commercial. Dans sa camionnette, il essaimait l’Est de la Somme pour y vendre fruits, légumes, boîtes de conserve et même un peu de produits d’entretien. Son arrêt hebdomadaire, avec le passage du facteur, constituait pour des personnes âgées la seule visite d’un être humain. C’est ça aussi, la désertification des campagnes et le franc du succès des campagnes anti-tabac et anti-boisson (le café, souvent, faisait épicerie…)

    Bref, Jérémie se donnait à fond même si sa responsable n’avait de cesse de lui répéter qu’il fallait faire davantage de chiffre. Lui, il touchait une commission de 4%. Il faut en vendre, des laitues et des boîtes de raviolis, pour gagner sa vie… Ginette, née en 1927, l’aimait bien, son Jérémie. «Elle me disait qu’elle me prenait tout parce qu’elle n’avait personne pour l’emmener en courses. Au moment de Noël, elle m’a commandé un repas pour douze et des paniers garnis. C’est vrai, elle me demandait de lui remplir les chèques», se souvient-il avec regret. En juillet 2010, la petite-fille de Ginette met le nez dans les comptes de sa mamie, intriguée par des découverts bancaires plus dignes d’un night-clubber que d’une ancêtre. Curieuse, la gamine compare les tickets de caisse de la bien nommée société Délimélo, les souches du chéquier et les sommes débitées. Là, elle se rend compte que la facture de 81 euros est devenue un chèque de 381 euros, et que l’opération s’est reproduite, de plus en plus souvent, au cours des neuf derniers mois (le préjudice total est établi à 5100 euros). On diligente une enquête et la responsable de Jérémie décide de le coincer sur le chemin de sa tournée. Justement, ce jour-là, il a vendu des marchandises à Ginette. Peut-on voir le chèque ? «C’est vraiment pas de chance, je l’avais mis dans ma poche arrière, j’ai dû le perdre en route… » Pour autant, le jeune homme de 26 ans, qui a depuis retrouvé du travail dans la vente à domicile de surgelés (ça jette un froid) nie l’escroquerie. Tout juste consent-il à reconnaître : «C’est vrai, pour cette dame-là, j’augmentais les prix et je la laissais acheter bien plus que ce dont elle avait besoin ». Jugement : six mois de prison avec sursis.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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