La confusion des peines

    En novembre, déjà, lors d’une comparution immédiate, il nous avait attendris avec sa tête de Pierrot lunaire. Claude, né le 14 juillet 1936, avait pris trois mois avec sursis pour avoir remonté l’autoroute A16 à contresens, au volant de sa voiturette, et avec un coup dans l’aile. À l’époque, l’expert psychiatre l’avait trouvé parfaitement sain d’esprit.

    Mardi 23 décembre, rebelote, mais à cause des subtilités de la procédure, Claude comparaît cette fois pour une conduite en état d’ivresse commise à Camon le 12 décembre 2013. On découvre au passage que le même expert l’a rencontré dans le cadre de cette affaire, début septembre 2013, et qu’il lui a trouvé une altération du discernement. On en conclut donc que :

    1. L’homme de l’art ne s’est pas souvenu qu’à deux mois d’écart, il avait reçu le même homme.

    2. Malgré ses 78 ans, Claude n’a de cesse d’améliorer sa santé psychique ; malade en septembre, il va beaucoup mieux en novembre.

    La présentation de Claude devant un juge ne prête pas qu’à sourire. En 1976, il s’est retrouvé invalide à cause d’un accident de voiture. Il a perdu sa femme en 1988 dans des circonstances qu’il ânonne comme une poésie trop de fois repassée : «C’était un 13 février, à sept heures moins dix, un jour d’enduro du Touquet. Elle a voulu traverser la Nationale, un quad arrivait, elle a fait un signe de la main, j’ai crié…» Sa mère est morte en 99. Depuis, aucun de ses enfants ne lui rend plus visite.

    Pieds nus dans ses mocassins, un jogging mauve sous une parka de toutes les couleurs, Claude sourit tristement. Il vit sous curatelle renforcée, dans un immeuble qui héberge d’autres hommes aux cœurs cassés et aux foies gonflés (ça va souvent ensemble). «Ils voient que je suis seul alors ils m’appellent pour boire».

    À deux jours de Noël, le juge prononce une confusion des peines. Rarement elle aura été si bien nommée…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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