La plus belle phrase de l’année

    Elle a dit : «J’en ai marre de pleurer tout le temps », et l’on est resté confondu. C’était la plus belle phrase de l’année, sûr, même s’il reste trois semaines à tirer (deux si les Mayas ont bien calculé*).

    Delphine, cet été, a mis un coup decouteau dans l’épaule de son homme, lasse qu’il se réfugie dans le garage pour boire, énervée qu’il lui ait broyé son téléphone portable. «On a commencé à l’envers », résume-t-elle. À l’envers, c’est un enfant qui naît cinq mois après le début de leur relation. À l’envers, c’est une maison à retaper qui se finit en maison à taper, sur les nerfs. À l’envers,c’est une femme qui doit jouer les infirmières, voire les indics, lorsqu’elle dénonce son compagnon aux gendarmes dans l’espoir que cesse enfin sa consommation de cannabis. À l’envers, il y a aussi ses parents à elle, qui la prennent pour une enfant (de 36 ans !) quand elle se réfugie chez eux mais ne jugent aucun homme digne d’elle dès qu’elle veut s’éloigner du nid.Tout ça finit par faire beaucoup, au point qu’à la première audience, en septembre, les juges, interloqués devant les silences et les larmes de la prévenue, ont préconisé une expertise psychiatrique. «Besoin de verbalisation », a diagnostiqué le docteur. En novembre, Delphine n’est guère plus loquace, jusqu’à ce qu’elle finisse par lâcher : «J’en ai marre de pleurer tout le temps ». Ce qu’il y a de désespoir danscette phrase ! Elle n’en a pas marre de la justice à affronter, de son avocat à payer, de son ex à affronter, du droit de visite qui se passe mal, de ses parents qui n’arrangent rien, des kilomètres pour aller au travail maintenant qu’elle a quitté cette damnée maison, des cachets à prendre matin et soir, du remords, de la colère, de l’impression d’avoir tout raté. Le stade des raisons de pleurer, elle l’a dépassé depuis longtemps. Elle laisse ça aux psys. À cepoint de tristesse, il ne reste que l’envie de pleurer tout le temps, sans plus chercher ni pourquoi, ni pour qui.

    *A l’époque on craignait une fin du monde (post-scriptum)

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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