La théorie du complot

    Suzanne en est à son quatrième avocat quand elle comparaît mardi, pour avoir tenté de tuer sa mère. Normal, tous étaient de mèche, au sein du vaste complot qui, depuis des années, la tarabuste.

    Suzanne, à 34 ans, a déjà été violée une douzaine de fois. On l’a droguée pour lui faire signer des documents. On l’a harcelée quand elle travaillait dans une société de transport amiénoise. Lorsqu’elle décroche un stage, des femmes lui font subir des attouchements dans les toilettes. En novembre 2011, quand elle rentre chez sa mère, dans un village proche d’Amiens, deux femmes l’attendent. «Elles se sont déshabillées, puis elles m’ont déshabillée. Elles m’ont mis des vêtements puis elles m’ont agressée sexuellement. Ces filles, je les ai revues en maison d’arrêt. » Cette histoire, comme toutes les autres, ne figure dans aucun procès-verbal. Suzanne ne s’en étonne pas. «Évidemment, ça, les gendarmes ont omis de l’écrire… » Le 21 novembre, elle a planté plus de dix coups de couteau dans le corps de Christiane, 61 ans. Suzanne, très calme, livre sa version : «C’est elle qui m’a agressée. Mme D. a un gros problème psy. Elle a tout comploté depuis le début. Mon couteau, je peux lui dire merci… » Les experts n’ont pas conclu à l’abolition du discernement de la jeune femme. Pour eux, elle est pénalement responsable. Ils parlent de schyzotypie. Il paraît que c’est moins grave que la schizophrénie. Ils relèvent quelques traces de paranoïa. Ah bon ? Des grosses traces, alors, façon ornière… Obligé de faire avec, le tribunal condamne Suzanne à cinq ans de prison dont 18 mois avec sursis. Et après ? On a sursauté quand elle a nommé sa mère «Mme D. ». Depuis 20 ans, elle a cessé de l’appeler maman. D’ailleurs, elle suggère que sa génitrice n’est qu’un sosie de sa mère. «Je veux un test ADN », clame-t-elle. La dame éclate en sanglots : «Je travaillais sur les péniches. Je l’ai confiée à ses grands-parents et elle a été en pension dès le CP. En 1991, elle avait 14 ans, j’ai débarqué du bateau pour m’occuper d’elle et de son frère. J’ai divorcé. Leur père n’a jamais fait le moindre cas d’eux. » Suzanne la regarde durement, derrière ses lunettes rectangulaires noires : «Ça n’aurait tenu qu’à moi, je serais restée pensionnaire. »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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