La victime n’avait pas le bon profil

    alice cordier avocate amiens
    Me Alice Cordier

    Dominique refuse de parler avec son avocate. Dominique refuse de sortir de sa cellule pour comparaître. Il va pourtant bien falloir juger Dominique : on l’accuse d’avoir violé un de ses codétenus, les 10 et 15 mars derniers. Il aurait déjà dû passer en comparution immédiate mais il avait demandé un délai. Cette fois, on n’y coupera pas.

    “Ce n’est quand même pas facile de le défendre sans même avoir pu m’entretenir avec lui”, objecte son défenseur Alice Cordier, arrivée essoufflée quand on lui a dit que l’affaire pourrait être retenue. La procureur a fait la navette entre son siège et le fax pour finalement exhiber une feuille gribouillée : Dominique confirme qu’il ne se laissera pas extraire mais confie ses intérêts à son avocate. “De toute façon, on va le prendre. Ou alors autant se dire qu’on ne le jugera jamais”, analyse le président. “D’accord, je m’en tiendrai à ce qui est dans le dossier”, concède Me Cordier, qui dans ces conditions baroques va pourtant arracher une relaxe au bénéfice du doute.

    Son client de 64 ans est détenu pour des agressions sexuelles sur des mineurs. Cette fois, on lui reproche d’avoir imposé deux fellations à son compagnon de cellule, âgé de 29 ans. Ce qui rend cette affaire atypique, c’est le rapport émis par l’administration pénitentiaire. Le directeur de la prison d’Amiens, en personne, souligne que Dominique est un détenu modèle qui ne fait jamais parler de lui. En revanche, la présumée victime est décrite en termes peu amènes : “très procédurier”, capable de “chantage” et “d’intimidations”, “retors, voire pervers”. On glose sur le fait qu’avec insistance (trois lettres en 24 heures !), il a demandé à être placé dans la même cellule que Dominique. La thèse de Me Cordier, c’est que son client, “rachitique, asthmatique”, n’a pas pu user de violences contre le jeune homme, qui donc ne pouvait être que consentant. D’autant que Dominique – un nabab à l’échelle de la prison puisqu’il touche 250 euros de retraite par mois – lui permettait de copieusement cantiner café et tabac. Il est temps que l’audience se termine : à deux minutes près, la victime aurait été poursuivie pour tapinage actif…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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