La vie de famille

    Vous avez tous côtoyé un enfant de six ou sept ans, sujet à une grande peine ou une grosse colère, qui tente de vous en expliquer l’origine. L’émotion est si forte que la voix rechigne à la transcrire. Les « et puis » se multiplient, les mots franchissent les lèvres en cataracte. Vous refoulez un rire – ça le vexerait – et vous ne comprenez rien, ou pas grand-chose.

    Alexis a 22 ans mais son discours est celui d’un enfant, mâtiné d’expressions de racaille. Toutes les dix secondes de sa loghorrée, il semble astreint à prononcer un « nin-nin-nin », un « style », un « genre » ou un « tout ça ». Comme si le but était que le fleuve puissant de son discours jamais ne s’interrompe. Il est accusé d’avoir cogné sur son père et de l’avoir menacé d’un couteau, à Abbeville, mi-octobre.

    En récidive. Alexis s’apprête à écrire la vingt-deuxième mention de son casier judiciaire. Une par année de vie. Pourtant – quel constat d’échec pour l’institution – il n’a absolument rien compris aux décisions de justice. « J’ai été innocenté, moi madame, mais c’est mon père qui a demandé un contrôle judiciaire pour que je ne rentre plus à la maison. » Tout dans sa défense est maladresse ; quand, par exemple, il affirme que le couteau brandi au milieu de la rixe, « c’était pour me faire une tartine de pain au beurre ». Les vraies circonstances atténuantes d’Alexis, elles sont dans le parcours d’un intermittent de la paternité en détention une année sur deux, qui laisse une femme alcoolique s’occuper de six enfants.

    Son père ? « Il doit avoir trente-neuf mentions au casier, peut-être plus… »

    Son frère ? « Il a pris cinq ans pour des incendies mais c’était pas lui ».

    Et Alexis ? Il est reparti pour un an derrière les barreaux. « Vous envoyez un innocent en prison, madame. »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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