Le facteur risque

    C’était une belle histoire : il est facteur, elle travaille dans un bureau. À force de se croiser tous les matins, un regard avait amené un sourire, un sourire un mot gentil, un mot gentil un geste tendre, et ça avait fini par une installation chez elle, en mai 2012.

    Le problème, c’est qu’à vingt ans, on ne met que des espoirs dans la corbeille de l’hyménée, mais qu’à 45, l’âge de nos tourtereaux, le pot commun s’emplit certes de fruits frais, promesses de confitures succulentes, mais aussi de ces récoltes gâtées, fêlées, rabougries par la vie. En juin, Arnaud frappe Valérie, une première fois. Le lendemain, il est horrifié quand il voit son oeil au beurre noir et file dare-dare à Pinel pour y subir une cure de quinze jours. Il croit qu’il ne boira plus. Elle l’espère de toutes ses forces. À partir d’octobre, il remet le nez dedans. Effrayé par sa propre violence, il part vivre dans un meublé, revient en décembre, boit de plus en plus. Les chamailleries se multiplient jusqu’au 7 mars dernier, quand il la cogne plus sévèrement et s’enferme dans la maison en menaçant d’y mettre le feu. «J’ai un problème avec l’alcool et avec mon passé, explique-t-il à la barre, calme et désolé dans sa parka Lafuma, le cheveu court, le visage émacié. Quand je commence à boire, au début, c’est doucement, comme tout le monde, puis à un moment je ne me contrôle plus. Ça me rend malade, ça ne me ressemble pas. Il y a une colère en moi et sincèrement, je ne sais pas d’où ça vient. » Elle est belle, encore, dans son blouson de cuir, sa jupe en daim, maquillée, des bijoux en argent au cou et aux poignets. «Je suis fatiguée, moralement et physiquement, souffle-t-elle. Il est adorable en temps ordinaire mais sa violence et son alcoolisme sont ingérables… » Son fils de huit ans a témoigné : «Je n’aime pas quand Arnaud est énervé. C’est souvent le soir. Je n’aime pas le soir. Ils crient. Arnaud dit à maman : “Va te faire enculer ! ” Moi, je vais dans ma chambre avec mon petit chien. » La juge parle doucement à Valérie : «Vous devriez l’emmener chez un psychologue. Il a vu et entendu des choses… Vous savez, un jour, il sera un homme ». Jugement : six mois avec sursis.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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