Le Jacques Mesrine des pommes de terre

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    Mangez des pommes, qu’il disait… (Satish Krishnamurthy sous CC)

    Derrière les juges, des dossiers bleus sont étalés sur plusieurs mètres. Toute la matinée a été réservée à cette affaire, instruite depuis huit ans. Bref, c’est du lourd. Deux bonnes heures plus tard, il n’en restera que des réquisitions pataudes et cette réflexion de l’avocate Me Bertrandie : «Mon client, c’est le Jacques Mesrine de la pomme de terre.»

    Stéphane, qui oeuvrait dans tout le nord-ouest, était de ces commerçants ambulants un peu trop persuasifs. Tout le monde a été confronté à un vendeur de pommes, de patates ou d’oignons en gros (non pas de scoubidous). Ils ne sont pas méchants mais commencent à parler avant que la porte soit ouverte, et à livrer avant que la commande soit passée ! Résultat : une ménagère désespérée se retrouve avec assez de patates pour couvrir la consommation familiale pendant 10 ou 12 mois ; elle se rend compte qu’au mieux, elle les a payées au même prix que si elle s’était rendue à l’épicerie du coin.

    «Il disait que c’était du bio, une qualité exceptionnelle », se souvient une victime à la barre. «Il disait que c’était pour aider les paysans bretons », ajoute une autre. Pour son plus grand malheur, Stéphane, le 11 octobre 2004, a vendu 25 kg de tubercules à un retraité de la gendarmerie de Doullens. Ce dernier a réalisé qu’il s’était fait berner et a porté plainte auprès des copains actifs. Aiguillonnés par un juge d’instruction audacieux, les fins limiers du maraîchage ont mené une garde à vue digne du grand banditisme. «J’ai l’impression qu’ils m’ont pris pour un manouche », témoigne naïvement Stéphane (avec sa veine, c’est des coups à se prendre une plainte d’un droit-de-l’hommiste quelconque…) Puis les pandores ont contacté dans toute la France 1 600 clients du vendeur de fruits et légumes, afin de les inciter à porter plainte. Des centaines d’heures ont été consacrées à cette affaire, des milliers de pages ont été noircies, la vie de Stéphane a été bousillée : le contrôle judiciaire lui interdisait d’exercer sa profession, il a dû vendre son pavillon, sa femme a fichu le camp.

    À l’arrivée, il a fallu abandonner l’accusation d’escroquerie, faute de preuve. N’a subsisté que le terrible délit de «contrat non conforme ». Stéphane, a été condamné à deux malheureux mois de prison avec sursis.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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