Le monsieur doux au sourire triste

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    La nostalgie des plages picardes, ça finit par déteindre sur le caractère. (Serge Ninanne sous CC)

    Philippe est un mystère. Il est né en juillet 1957 à Abbeville et a traversé sa vie sans qu’aucune mention n’entachât son casier judiciaire. Jusqu’en janvier 2016, où il a comparu à Amiens pour une série de quinze cambriolages commis dans des résidences secondaires de Cayeux-sur-Mer et a pris, pour un coup d’essai, quinze mois ferme, assortis du mandat de dépôt. Il a 59 ans, donc, des cheveux qui ne cachent plus son crâne, un teint pâle et pour tout dire maladif. Il porte un incongru tee-shirt EA7, uniforme habituel de la racaille pourvu qu’il soit contrefait. La lingerie de la maison d’arrêt a dû le lui fournir. Sa mise est nette. Il parle d’un ton posé, prononce des phrases courtes, voire sibyllines.

    Une famille ? Tout juste évoque-t-il une sœur, présente dans la salle, qui serait prête à l’héberger. Une vie professionnelle ? « Oui, j’ai travaillé un peu », se contente-t-il de lâcher, avec ce sourire las qui ne quitte pas son visage.

    En ce milieu du mois d’août, il comparaît pour un seizième vol issu de la même série, qu’il reconnaît tout aussi volontiers. « En fait, les victimes ont porté plainte plus tard, le temps de revenir dans leur petite maison de vacances. C’est pourquoi cette affaire est examinée après tout le reste », informe le juge, qui en vient à LA question : « Mais pourquoi vous avez fait ça ? » Philippe sèche : « Franchement, de vous à moi, je ne sais pas… A mon âge… » Le président insiste : « Chez vous, on a mis sous scellés 76 objets provenant de délits. Ca veut dire que vous n’avez même pas cherché à les vendre. Bon sang, ce n’est quand même pas un hobby ! La pêche à la ligne, le bricolage, ça ne dérange personne. Là, il y a des gens qui ne sont pas contents ».

    « Je leur ai tout rendu », fait observer Philippe.

    Son avocate plaide qu’il vivait à l’époque chez un copain au casier bien fourni et qu’il a pu l’entraîner. Philippe, désespérant, refuse de profiter de cette excuse en or. La peine tombe : elle est ferme mais la confusion est ordonnée avec la punition de janvier. Philippe ne comprend pas : « Deux mois de plus, alors ? »

    Le juge le rassure : « Non, pas une journée de plus. Votre avocate vous expliquera si elle a le temps ». Détenu modèle, qui travaille à la plonge dans les cuisines de la prison, le monsieur doux au sourire triste devrait sortir fin octobre. Sa sœur l’hébergera. « Merci, au revoir » dit-il en partant.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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