Le petit homme et le juge consciencieux

    Et si on commençait cette quatrième saison des Brèves de prétoire par une touche d’optimisme ? Non pas que les audiences estivales n’aient charrié leur flot d’alcool, de poudre, de misère et de violence… Au milieu du Styx se trouvait pourtant une pépite, un de ces instants d’humanité, de grâce pour tout dire.

    On est le 14 août. Nos pas nous ont traîné à l’audience de juge unique, délaissée le reste de l’année mais que l’on est fin heureux de fréquenter en cette période vaches maigres pour l’échotier.

    Condamné un an plus tôt à six mois de prison ferme pour un vol commis en 2012, Ali, 44 ans, a fait opposition de ce jugement. La loi en donne le droit à toute personne condamnée en son absence. On reprend alors l’affaire à zéro et on fixe une nouvelle peine, plus douce ou plus dure. C’est bien ce qui embête l’avocate commise d’office en cette veille du 15 août. « Ils ne lui ont pas mis la peine plancher. Je vais lui dire de se désister, sinon, ils sont capables de lui mettre le double. » Ces considérations arithmético-juridiques passent loin au-dessus de la tête d’Ali, une grosse tête posée sur un petit corps engoncé dans une canadienne et un pull à col roulé. L’été picard est certes pourri mais avec un pareil dress code à la veille de l’Assomption, on se demande comment il passera l’hiver. Remarquez, ce sera au chaud puisque son casier judiciaire long comme un bras lui vaut de passer de long congés en pension complète à la maison d’arrêt…

    Il n’y a plus foule dans la salle, les trois-quarts des magistrats et avocats sont sur la plage mais le président s’obstine pourtant à étudier de plus près un dossier qu’il pourrait renvoyer d’une chiquenaude. « C’est bizarre : vous avez souvent été condamnés mais jamais à du sursis avec mise à l’épreuve… » L’avocate répète son intention de se désister, le procureur demande confirmation du jugement sans s’acharner et le juge réfléchit, réfléchit et réfléchit encore. Il triture son stylo, écrit une phrase, repose la plume, réfléchit, réécrit une phrase. Le temps est suspendu jusqu’à ce que tombe le jugement : la peine d’Ali, qui n’avait rien demandé, passe de six mois à deux mois ferme. Il sortira plus tôt, il retrouvera cette mère qu’il avait perdue de vue et avec qui il a renoué depuis la prison. Le petit homme ne comprend pas tout. Il ne réalise pas qu’il a croisé le père Noël au mois d’août.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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