Le son du silence

    stéfan
    Seuls les robots japonais peuvent rentrer leur tête dans les épaules. Dans la vraie vie, le problème, c’est qu’il faut toujours faire face. (Photo Stéfan sous CC)

    C’est une boule, enveloppée dans un triste gilet épais, bleu sombre sur un jean noir. Le cardigan enroule son col sur un visage renfrogné qu’elle aimerait tant, à cette minute, escamoter dans son tronc, comme seuls les robots des dessins animés japonais en ont le pouvoir.
    “J’ai menti” : c’est tout ce qui franchira la frontière serrée de ses lèvres trop fines pour un visage grossièrement taillé. Or ça pose un sacré problème, qu’elle ait menti. Une fois de plus.
    En août 2009, son père et sa belle-mère rentrent de vacances. Il boit, ils se disputent et elle finit par le traiter de pédophile, en référence aux confidences qu’elle a reçues de sa belle-fille. Il cogne. Les policiers arrivent. On le place en garde à vue.
    La jeune fille de 17 ans est entendue. Elle explique qu’en juin, un soir, son père a fait irruption dans sa chambre. Il était nu et passablement éméché. Il lui a dit “Branle-moi, j’arrive pas à bander.” Et il a pris la main de l’adolescente pour l’approcher de son sexe. Mais elle lui a répondu que ça ne se faisait pas et il est ressorti comme il était venu.
    Après une nuit au poste, il avoue. “Je n’en pouvais plus, je buvais trop alors je ne me souvenais de rien. J’ai fini par dire oui à tout”, analyse-t-il maintenant. Et de lâcher cette sentence définitive : “Je ne fais quand même pas des enfants pour les violer !”

    “J’ai menti, c’était pour aller vivre chez mon copain”

    En confrontation, sa fille confirme, mais à l’audience, en août 2009, elle fait machine arrière, au point que le tribunal ordonne un supplément d’information. Devant l’expert, nouvelle volte-face : oui, la scène sordide aurait bien eu lieu. Alors on se retrouve un beau matin de mars devant les juges et là, elle siffle la fin de la partie : “J’ai menti. C’était pour aller vivre chez mon copain.” La présidente ne s’énerve pas : “C’est l’audience qui vous fait peur ? Vous ne voulez pas causer des ennuis à votre père ?” Elle n’obtient que le silence, encore et toujours.
    Le procureur veut s’en tenir à “la vérité première”, estime que la gamine est “dépassée par les proportions de l’affaire”.
    Jugement : 10 mois avec sursis. Il a aussitôt annoncé qu’il faisait appel.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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