Le temps, ce luxe inouï

    C’est un lieu qui en impose, la cour d’assises. On examine ici les affaires les plus graves, celles que l’on qualifie de crimes, quand au tribunal correctionnel on s’en tient aux délits. Ici comparaissent ceux qui ont commis des actes extraordinaires, au sens premier du terme.

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    Aux assises de la Seine-Maritime, le mot palais prend tout son sens. (photo Tony Poulain)

    Pour bien marquer qu’on navigue en des sphères élevées, le vocabulaire est spécifique. Les prévenus, le procureur et les jugements du correctionnel deviennent aux assises des accusés, l’avocat général et les verdicts. Autour des trois juges prennent place neuf jurés*, des gens comme vous et moi, qu’un tirage au sort a chargé d’envoyer en prison ou de rendre à l’air libre leur frère d’humanité. Pendant deux, trois ou soixante jours, ils vont se consacrer à une seule affaire. C’est un luxe inouï dans l’état actuel de la justice, c’est un luxe dans l’état de notre monde tout court.
    Les assises sont une incongruité au XXIe siècle : on y prend le temps. Le président ne semble jamais pressé et pourtant, l’audience se finit toujours à peu près à l’heure dite, le jour prévu. On dissèque la vie des gens, leur enfance, leur emploi du temps, leur sexualité, les penchants pervers de tel petit ange et les bons côtés de tel monstre.
    Dans cette cour, gardée par des policiers, on entend souvent un fils dire à son père ou une femme à son mari ce qu’ils cachaient depuis des dizaines d’années. Les taiseux, parce que le magistrat les pousse et que leur avocat leur explique qu’il serait temps de sauver leur peau, deviennent soudain loquaces.
    Juges, avocat général, greffier, huissier, avocats, journalistes, victimes ou proches de l’accusé forment pendant plusieurs dizaines d’heures une communauté. Ils se retrouvent à 9 heures du matin pour ne se quitter parfois qu’au milieu de la nuit qui suit. Passée l’impression de solennité, les assises, c’est aussi l’endroit où l’on parle de sa famille, de ses vacances, du match de la veille et de ce fichu architecte qui a mis les micros trop bas et oublié de fournir des tables à la presse.
    Dans l’empressement des affaires qui se succèdent ailleurs, le procès d’assises a une place à part. Des années plus tard, on évoquera un réquisitoire qui fit trembler les murs, ou une plaidoirie qui arracha des larmes aux jurés. On dira « j’y étais, ce jour-là, aux assiettes », et ce mot d’initié fera de vous le membre d’un club informel mais très sélect.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    • Agnès Briançon

      C’est vraiment très écrit, on ressent totalement cette différence et cette impression d’être, aux Assises, dans un monde à part.
      Bravo !

    • Agnès Briançon

      Très BIEN écrit, pardon

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