Le toubib n’aimait pas les chiffres

    stethoscope on open book on a white background
    Dites trente trois (photo DrFarouk sous CC)

    C’est le genre de type dont la profession fait rêver : neurochirurgien ; un modèle que les pères présentent à leurs fils en disant : «Regarde, si tu apprends bien à l’école, jusqu’où tu peux aller. » Tu parles, jusqu’au tribunal correctionnel, qu’il est allé, le Francis. Et pas glorieux avec ça, entre les 62 ans qu’il accuse et les apéros qu’il s’envoie, bien tassés tous les deux ; entre son coeur malade et ses finances délabrées (on peut inverser les adjectifs), sans parler de cette leucémie attrapée à force de tenter d’en connaître un rayon sur le dos des autres.

    Le dos de François, par exemple, arrivé sur un brancard le 30 mai 1994. Francis l’a examiné dans son cabinet lillois et l’a opéré le lendemain même dans la clinique où il officiait, de l’autre côté de la rue. François a considéré qu’il n’avait pas été soigné dans les règles de l’art. Il a lancé une procédure judiciaire civile, lors de laquelle Francis a été tenu de prouver à un expert amiénois qu’il avait bien informé son patient des risques du coup de bistouri. Il l’a fait en produisant un courrier qu’il aurait adressé au médecin traitant de François le 18 mai 1994. Problème : sur le bel en-tête de cette lettre figure un numéro de téléphone à dix chiffres, alors que les neuvième et dixième nombres n’ont été introduits en France que le 18 octobre 1996. Comme toubib, on ne se sent pas le droit de le juger mais comme escroc, disons-le tout de go, Francis est nul. Son avocat le compare à l’Albatros de Baudelaire : «Il était un des plus brillants spécialistes de la colonne vertébrale et du rachis. Exceptionnel dans son métier mais d’une incompétence rare en dehors. » Me Potié raconte la déconfiture du cabinet, la liquidation judiciaire, les ennuis de santé, le divorce, l’alcool. «Il ne peut plus opérer. Il fait quelques remplacements en Belgique mais ce sont surtout ses frères et soeurs, tous médecins, qui le subventionnent. » C’est à eux qu’il transmettra l’amende de 1 200 euros qui l’a frappé jeudi. Parce que définitivement, Francis n’aime pas les chiffres.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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