Le trait forcé

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    Ce jour-là, j’ai crevé d’envie de tirer les choses au clerc. (Ashley Van Haeften sous CC)

    Je n’aime pas les caricatures. Ou alors il faut qu’elles soient de Daumier. Sinon, penser que les Arabes sont des voleurs et que les Noirs courent vite, très peu pour moi. D’autant que Darwin tord le cou à cette légende : si vraiment une race devait porter le gène du cambriolage, elle posséderait aussi celui de la célérité, afin d’échapper à la maréchaussée.

    Non, je ne crois pas que tous les Portugais sont des maçons et que tous les maçons sont alcooliques (sauf les francs, et encore…) Donc, quand deux huissiers (d’Abbeville) se présentent comme victimes à la barre du tribunal, une petite lumière s’allume dans mon cerveau: attention, gendarme-toi, ils ne sont pas tous mesquins et cupides. Après tout, dès lors que l’on croit que le Droit nous distingue de l’animal, l’huissier est un mal nécessaire, car quelle justice sans signification d’icelle?

    Patatras! Ces deux-là ont imposé une surcharge de travail à une collaboratrice, n’ont pas su voir son mal-être et la jeune femme a sombré. Elle a commis des faux pour masquer ses retards et errements. Prise au piège de ses mensonges, elle a pioché dans ses propres économies pour calmer des clients mécontents. Les deux employeurs auraient beau jeu de se constituer partie civile mais de regretter ne pas avoir su discerner le drame qui se jouait sous leurs yeux. Qu’on aimerait entendre quelques mots chaleureux pour celle qui les a servis avant de quitter la barque ! Quelque compassion ! Une ébauche de regret !

    À la place, ils livrent un triste numéro de duettistes, la lèvre pincée, fait de «je suis déçu», «ce n’est pas admissible», «tout allait très bien». Et le pompon: «On a quand même dû travailler gratuitement pour compenser…» Élégants jusqu’au bout, ils réclameront (et obtiendront) de celle qui soigne encore sa dépression des dommages et intérêts au titre du préjudice moral. Non, je n’aime pas les caricatures, mais ce jour-là, j’ai eu l’impression d’en croiser deux…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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