Le voleur de bicyclette

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    Un vélo, c’est sacré. Surtout celui de maman. Je n’en démords pas. (photo nevil zaveri sous CC)

    Sortons, si vous le voulez bien, du palais de justice. J’ai couvert cette semaine un viol suivi d’un meurtre d’une jeune fille de 22 ans, presque le comble de l’horreur (même si on peut toujours faire pire) et je voudrais pourtant vous parler d’un vol de bicyclette, un larcin si banal qu’on n’écrit plus une ligne sur lui dans les colonnes des journaux depuis des lustres.

    Amiens, l’autre vendredi. Il est 13 heures, un pâle soleil annonce le printemps. Devant la librairie Martelle, une maman, cheveux courts, pull bigarré, la trentaine, et à la main son petit garçon de 5 ou 6 ans. Elle a peut-être posé une RTT pour passer ce moment privilégié avec lui. Elle est heureuse, on le sent. L’enfant parle avec animation. Pourquoi on ne ferait pas un tour au parc cet après-midi ? On l’imagine pas très riche. Qui sait si elle n’a pas longuement hésité avant d’acheter, ou pas, un livre au petit. Puis elle tombe à l’arrêt : «Le vélo, on nous a volé le vélo… » Il ne reste que celui du gamin, rouge, avec petites roulettes à l’arrière. Orphelin. Contre toute logique, elle porte son regard dans la rue, comme si la bécane avait pu d’elle-même choisir un autre emplacement. Le gamin ne rit plus : «Peut-être que t’as pas mis la clef ? »

    Moi, dans la foule qui n’offre que deux secondes d’un regard en biais en guise de commisération, je ne ris plus également. J’ai de la haine pour le petit con qui ne roulera certainement que vingt minutes avant de jeter le vélo dans la Somme. Une immense tristesse parce qu’une journée ensoleillée avec son enfant est un bijou éphémère ; toutes celles qui suivront ne remplaceront jamais celle qui a disparu. Voleur, tu as aussi volé une journée à cette mère et ce garçon ! Un peu de désespoir enfin parce qu’à l’aube de sa vie, l’enfant n’a pas maudit le sort. Non, il a dit «peut-être que t’as pas mis la clef ». Son cerveau encore malléable a déjà intégré que le monde est plein de mauvaises gens. Que posséder un vélo ne suffit pas à être sûr de le retrouver en sortant de la librairie. Qu’il faut se méfier, se protéger, s’« antivoler », se blinder. Que toute trace d’innocence serait coupable…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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