Les divorcés

    Ils forment une petite troupe atypique une ou deux fois la semaine, au fond d’un couloir du palais de justice. Les divorcés nous rappellent que la justice n’est pas faite que pour les criminels.

    Les murs suintent-ils du creux de leurs pores la frayeur humide du futur condamné ? Il semble que toute personne passant ces huis solennels affiche sur son visage quelque culpabilité. Dieu qu’ils ont l’air mal à l’aise, ces couples qui n’en sont plus que pour l’état-civil. Comble de l’ironie : la séparation les condamne à passer ensemble de longues minutes d’attente. Quand ils attrapent au vol leurs avocats, attendus dans trois audiences en même temps, ils les serrent de près comme des naufragés implorent un capitaine de mener la barque de survie à bon port. Ils tiennent à la main des dossiers volumineux parce qu’il a fallu résumer toute une vie – ou du moins une vie commune – à grands renforts de papiers municipaux, de loyers, de calendriers d’emprunt. Les plus audacieux sont venus accompagnés de leur nouveau ou de leur nouvelle. Ce n’est pas une très bonne idée. On imagine, on sait, qu’il y eut un serment, un traiteur et des témoins à choisir, une voiture à décorer. Tout ça pour finir entre un greffier blasé et un mis en examen menotté…

    Ils se sont aimés. Dans une petite pièce, face à un juge et une greffière, ils vont officiellement se désaimer. Certains en ont gros sur la patate. Il leur faudrait des heures pour dire le ressentiment ou l’humiliation, mais on n’est pas là pour ça. Ici, on va parler liquidation des biens communs – ces maisons qui devaient être celles de d’une vie – et pension alimentaire. Ici, parfois, l’un va découvrir les prétentions de l’autre et vice-versa. Parce qu’il a fallu chiffrer l’amour déçu, la facture, souvent, porte bien son surnom de douloureuse. C’est ainsi que l’on en croise, venus chuchotant comme des amoureux, ressortis en s’insultant copieusement. On saisit au vol «tout ce que j’ai fait », «faut être gonflé », «ma mère » (qui l’avait bien dit), «ta mère » (ah parlons-en !) Ces éclats ne sont pas de la haine. Ou plus. Ou pas encore. D’autres ressortent en bons termes, abandonnés dans la grande cour et ne sachant que faire. Boire un café ? Se raccompagner au parking ? Se quitter, enfin, puisque c’était le but de la manoeuvre ?

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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