Les petits bâtons

    (Christine und Hagen Graf sous CC)

    Démanteler un réseau de trafiquants de drogue, ça prend du temps, donc ça coûte de l’argent. Il ne suffit pas qu’un procureur et des policiers soient persuadés que A et B trônent à la tête de la pyramide, que C, D, E et F sont leurs adjoints, et que de G à R sont énumérées autant de petites mains : guetteurs, nourrices, rabatteurs, vendeurs à la sauvette.

    Non, il faut encore le prouver, car quand viendra l’heure du procès, A et B, c’est leur droit le plus strict, disposeront d’avocats. Comme les stupéfiants rapportent, ils ne prendront pas les plus mauvais. Chaque preuve sera alors décortiquée, chaque écoute téléphonique sera mise en cause, chaque mouvement de fonds justifié : l’Audi, je l’ai achetée avec un gain au loto sportif; la pizzeria, je l’ai acquise avec les économies de ma cousine ; les fringues de marque, c’est des contrefaçons (ça, c’est peut-être vrai quand même!) Alors on «investigue», selon un néologisme qui a cours dans toutes les cours, pour au bout du bout en arrêter un sur deux et les entendre raconter leurs bobards dans le box des accusés.

    Des têtes de réseau, on n’en croise pas beaucoup au tribunal correctionnel. On côtoie plutôt un Julien, 25 ans, comme lors d’une audience du mercredi où il est arrivé sous escorte. Le jeune homme d’Amiens Nord raconte une triste et banale histoire: «J’étais consommateur mais j’avais des dettes. À un moment, mon vendeur m’a proposé de donner un coup de main pendant quelques semaines afin de rembourser. Je recevais les clients en bas de l’immeuble et je faisais la transaction dans l’escalier. Après, j’ai voulu arrêter mais ils m’ont dit qu’ils savaient où j’habitais et qu’ils s’en prendraient à ma mère.» Qui ça? La réponse tient de l’évidence: «Je ne peux pas le dire. Ma mère, elle est toujours dehors…»

    Le procureur requiert du ferme et ça met en colère Me Stéphane Daquo: «Le temps est au beau fixe pour les gros trafiquants et nous y participons tous car l’heure est au chiffre. Chaque fin de mois, le parquet comme le commissariat doit remplir des cases avec des petits bâtons. Alors on attend que des concurrents, ou parfois les dealers en personne, dénoncent leurs propres petits revendeurs et on en arrête huit ou dix; ça fait huit ou dix petits bâtons dans les cases. Ce sont toujours les mêmes qui prennent et toujours les mêmes qui s‘en sortent. Quand ils prendront leur retraite, ils s‘achèteront une pizzeria, deux-trois kebabs ou une villa de l’autre côté de la Méditerranée

    Jugement: quatre mois ferme pour Julien.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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