Les témoins de l‘horreur

    C’est une jeune femme apeurée. Elle ressemble à ces petits animaux pris au piège que le chasseur n’aura pas à achever parce que la terreur aura accompli cette œuvre la première. Elle dut être une jeune fille sage, limite ennuyeuse. On imagine des pulls légers sur les épaules, des chemisiers timidement échancrés, du simple, du fonctionnel. Maman était infirmière, elle sera institutrice. Et comme il s’agit d’une vocation, institutrice spécialisée, au service des plus faibles, dans un coin pas vraiment folichon, Sarreguemines (Lorraine).

    En ce mois de juillet 2010, elle a 21 ans. Sa mère a insisté : « Viens au moins passer une semaine à la maison ». Les enfants partent trop vite, ils laissent des pavillons trop grands à des couples trop silencieux. Estelle est revenue. Le 19 juillet, un peu comme le chaperon rouge, elle a préparé un gâteau qu’elle emmènera ce midi chez sa grand-mère. Les portes du pavillon de la rue des Capucins, à Beauvais, sont grandes ouvertes, il fait beau. La veille, on est allé à la mer. Les draps de bain sèchent sur la pelouse. Le loup rode, le loup va zébrer de sang ce tableau trop académique. Malik Adjout, pendant trente minutes, va frapper de 17 coups de couteau la fille et la mère revenue à l’improviste, mettant certainement fin à une tentative de viol. Il frappera, aussi, à coups de bouilloire et de pèse-personne.

    La semaine dernière, ce multirécidiviste qu’un juge bien naïf avait remis en liberté au mois de mai, a écopé de la perpétuité assortie de 20 ans de sûreté. Du procès, on ne retiendra pas le verdict mais le témoignage d’Estelle, un de ces moments où grâce et horreur se mêlent, de ces secondes où une salle d’audience se pétrifie, de ces minutes où les journalistes ne blaguent plus entre eux mais noircissent leurs pages, parce qu’aucun mot n’est de trop dans des phrases sèches comme le corps affûté d’un coureur de fond. Elle commente son évanouissement, comme étrangère à sa douleur : « Je suis contente que mon cerveau ait compris qu’il fallait laisser tomber ». Elle observe : « Quand ma mère est arrivée, il voulait nous séparer. Nous, on ne voulait pas. On était persuadées de mourir, mais que ce soit ensemble ». Elle dit l’horreur : « Quand il a égorgé maman, j’ai vu une giclée de sang arriver sur le mur ». L’effroi : « Il a mis le couteau sur ma tempe et il a appuyé. Là (elle montre) et j’ai senti le sang qui coulait sur ma joue ». La résignation : « J’attendais la fin, de mourir, je ne savais pas trop comment. J’attendais ». Elle ne pleure pas alors. Les larmes viendront quand l’institutrice se souviendra qu’elle a réappris à parler, à manger, à faire un puzzle de quatre pièces. « Ma vie professionnelle ? C’est une catastrophe. Je n’ai plus les outils pour être l’enseignante à qui vous voudriez confier vos enfants ». Elle ne pouvait plus vivre seule. Elle est revenue à Beauvais. A la maison.

    Au Palais de Justice, elle est sa mère sont restées blotties l’une contre l’autre, chacune fondant en larmes quand l’autre s’exprimait. Le père, l’autre sœur, n’ont pu entrer dans ce cercle, le périmètre étanche qui n’accueille que ceux qui ont croisé l’horreur.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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