Lettre à mon procureur

    Vous avez malencontreusement omis de parapher votre lettre. Pas de chance, vous aviez également oublié d’écrire votre nom sur l’en-tête. Je pourrais vous rétorquer que moi, je signe mes articles, mais ne partons pas d’un mauvais pas, le contentieux est déjà assez lourd.

    Vous m’avez écrit le 31 mai 2012 à propos d’un article du 13 octobre 2010. «J’ai longtemps hésité », avouez-vous. Dont acte. Moi, généralement, c’est du jour pour le lendemain. Appelons un chat un chat : vous m’accusez d’avoir tué un homme. Ce médecin d’Amiens, débordé, avait comparu pour de coupables légèretés dans la gestion de son cabinet. Il avait été condamné à 8 000 euros d’amende. L’objet de ces quelques lignes n’est pas de revenir sur le fond. Ce n’était pas l’affaire du siècle. J’en avais fait 80 lignes en bas de page et, c’est vrai, écrit le nom du patricien, pas pour me «faire plaisir », comme vous le suggérez, mais afin d’éviter une confusion avec les autres docteurs de la place amiénoise.

    Vous me dites beaucoup de bien de cet homme et je ne demande qu’à vous croire. Quand on est chroniqueur judiciaire, on ne peut voir ni derrière, ni devant cette rencontre entre l’homme et ses juges. Avant, on traitait l’affaire précédente ; après, on traitera la suivante. Comme vous tournez les pages, nous passons d’un destin à l’autre. Onze mois plus tard, le médecin est mort. Il n’avait que 60 ans. Vous me dites qu’il «a été très affecté par cet article », qu’il est «tombé malade dans les semaines qui ont suivi » et qu’il «en est décédé». Vous écrivez DÉCÉDÉ en lettres capitales, au cas où je n’aurais pas compris que j’en suis la cause. Désolé si j’ai l’air agressif. C’est juste la première fois que je suis accusé d’homicide. Dans deux jours, c’est Noël. Je ne sais pas ce que j’ai fait de mal mais je vous demande de me pardonner, vous et la famille de ce monsieur que je n’ai croisé que pendant trois quarts d’heure d’audience et à qui mon article a fait tant de mal. «Qui êtes-vous pour traiter les gens de cette manière ? » me demandez-vous. Je suis journaliste, carte de presse nº72 083. Je voudrais vous dire que c’est un sale boulot et qu’il faut bien que quelqu’un se le coltine. La vérité est pire : je ne sais rien faire d’autre.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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