Michel sur un terrain meuble

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    Une cabane à la mer… (vincent desjardins sous cc)

    Michel est très énervé, le président Manhes aussi. « Ne vous victimisez pas, monsieur, c’est quand même vous qui êtes accusé d’escroquerie aux assurances ! »

    « Mais oui je suis une victime ! »

    Michel est un marchand de biens. « Je vends et j’achète des maisons. C’est mon droit. Je ne suis pas vendeur de meubles. Le gendarme n’a rien compris ! » En octobre 2005, il acquiert aux enchères une maison à Cayeux-sur-Mer pour la somme raisonnable de 127000 euros, car « c’est une belle maison de maître, tout en pierre ». Il met un peu de temps à régler la facture (« il fallait que je cède une autre maison de 340000 euros pour avoir des liquidités ») mais en mars 2007, ça y est, la demeure en bord de mer est sienne. A la fois, il dit que c’est sa résidence secondaire mais convient qu’il la remet aussitôt en vente au prix de 241000 euros. « C’est mon métier, je dois gagner ma vie.» Il ne contracte une assurance qu’en février 2008, « et boum, vous êtes victime d’un vol », commente, goguenard, le juge. Entre février en juillet 2008, Michel, qui ne doit pas être très sensible au charme de la baie de Somme au printemps, ne met pas les pieds dans cette maison qu’il affirme pourtant avoir meublée, “en chêne massif“. Le 15 juillet de la même année, il constate que son bien a été victime de vandales. Presque un mois plus tard, le 11 août, il porte plainte, estimant son préjudice à 80000 euros, dont 30000 euros de meubles. Pourquoi un tel délai ? « Entre deux, je suis parti un mois en vacances », justifie-t-il.

    En fait, la bâtisse a bien été vandalisée, par des jeunes gothiques, ce qui est assez savoureux quand on sait que les Vandales et les Goths étaient deux peuples germaniques. Passons…

    Les squatteurs ont laissé des excréments, des canettes de bière, des préservatifs mais ils sont unanimes : il n’y avait pas un meuble dans la maison, si ce n’est un lit miteux au premier. Deux agents immobiliers et les anciens propriétaires entonnent la même antienne : pas de meuble. Cette fois, c’est la compagnie d’assurance qui porte plainte, et elle ne met pas un mois à se décider. Michel n’a pas une photo, pas une facture de ces meubles de plus en plus virtuels mais il se débat avec l’énergie du désespoir, éructe, termine ses phrases par « d’accord » ou « OK » ce qui fait dire au président : « Vous ne me parlez pas comme ça ou l’audience va très mal finir ». On imagine l’énergie que ce petit homme de 53 ans, venu de Guadeloupe, a dû déployer pour se faire une place dans cette société dont il se sent toujours un peu exclu : « Alors moi, je n’ai pas le droit d’avoir une résidence secondaire ? »

    Il est condamné à trois mois avec sursis et 5000 euros d’amende. La maison serait sur le point d’être rachetée par un médecin. Sans meuble.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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