Monnaie courante

    La semaine dernière aux assises de l’Oise, on jugeait deux toxicomanes, auteurs d’une série de braquages dans huit commerces du Compiégnois, majoritairement des boulangeries.

    Un braquage, ce n’est pas rien : on se retrouve nez à nez avec un engin de mort. Dans le cas d’espèce, il ne s’agissait que d’un pistolet à billes mais même les gendarmes attestent que rien, à l’œil nu, ne permettait de faire la différence avec une arme létale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les victimes – des femmes, boulangères ou employées – ont fait état à la barre d’un réel traumatisme : des nuits sans dormir, des craintes tous les jours à l’heure du crime, un mal être persistant.

    Pourtant, aucune d’entre elles ne s’est constituée partie civile afin de demander réparation de son préjudice. Nul mépris de la justice dans cette abstention : au contraire, chacune a répondu scrupuleusement à la convocation de la cour pour témoigner. On y verra plutôt le signe terrible de la résignation de ces honnêtes citoyennes face à des actes déviants censés être extraordinaires – la menace, l’appropriation du bien d’autrui – devenus monnaie courante.

    « A quoi bon ? », s’interrogeait une jeune femme, pas assez vénale pour se renseigner sur le fonds d’indemnisation des victimes qui garantit à chacun un dédommagement quand bien même les accusés seraient insolvables. Cette banalisation, on en avait eu l’exemple bien plus tôt, le jour même des braquages. L’avocat général comme nous s’en est ému, frappé que la violence fût « intégrée comme un risque inhérent au métier de commerçant ». Une vendeuse de presse avoue par exemple qu’elle a cru « à une plaisanterie. Je leur ai dit « allez, arrêtez, ce n’est pas rigolo », mais l’homme m’a dit « non, ce n’est pas pour rire » ». L’autre décrit un vol à main armée si feutré qu’elle en fut le seul témoin : « Elle a sorti de son blouson un gros pistolet et elle m’a dit « la caisse ». Elle a réclamé les billets et les pièces de un et deux euros. Elle m’a dit « je suis désolée”. Tout était très calme. Je lui ai demandé si ça allait encore durer longtemps comme ça. Elle m’a répondu non, et puis elle est sortie. Le client suivant a pris son tour. Il n’avait rien vu. Il m’a juste trouvée nerveuse et m’a demandé ce qui m’arrivait ».

    Une boulangère ira plus loin dans le sang-froid. Un pistolet sous le nez, elle demandera au braqueur – et obtiendra – de compter pièces et coupures. « C’est pour l’assurance », expliquera-t-elle. Tout est dit : le vol, l’insécurité sont devenus si courants qu’ils ne suscitent plus aucune surprise, ni même de révolte. Sinon à chaque élection…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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