Mort d’une reine

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    Stop ou Angkor ? (Chris sous CC)

    Jeanne-Michelle était née en 1953 au Cambodge. Ses six premières années sont celles d’une «reine » selon Me Christelle Signoret, venue du barreau d’Auxerre porter sa voix aux assises de l’Oise. On imagine un truc à la Duras (Marguerite, 1914-1996) : petite fille de riches colons dans un palais, cernée de serviteurs ; des baldaquins en mousseline diaphane ; des limonades sur la terrasse ; des tea times à cinq heures ; une fleur de magnolia dans les cheveux. N’est-elle pas la petite-fille d’Henri Marchal, (1876-1970), architecte affecté à la conservation d’Angkor, membre de l’École française d’Extrême-Orient (merci Wikipedia) ?

    En 1959, le carrosse de l’altesse métis se transforme en citrouille. Le Cambodge est indépendant, la famille est priée de prendre ses cliques et ses claques, en abandonnant ses richesses. C’est Paris. Plus de limonade, plus de magnolias, mais trois frères et soeurs qu’elle aide à élever dans des conditions précaires et un père violent avec sa mère, dont elle dénoncera même, sur le tard, des gestes incestueux. Elle se marie en 1975 à José, un exilé lui aussi, venu de son Espagne natale à six ans. Ils vivent à Saint-Ouen. Ce n’est pas Broadway, mais au moins, il y a de la vie. José a un bon boulot chez Cegelec, Jeanne-Michelle élève bien ses trois enfants. En 1985, prise d’un goût soudain pour la chlorophylle, la famille s’installe dans un banal pavillon de Liancourt-Saint-Pierre, dans l’Oise, au fin fond de la pampa. Jeanne, déjà pas très causante, vient de creuser sa tombe au pays des taiseux. Perdue au bout du monde, elle loupe cinq fois le permis de conduire qui l’en aurait libérée. Elle sombre dans la déprime et plonge dans la bouteille de scotch, quand son mari vide consciencieusement ses demis chaque soir, pour repousser l’heure de rentrer à la maison. Il est violent ; elle est odieuse quand elle a bu au point que ses enfants se détournent d’elle (et continueront à soutenir leur père devant les assises où il écopera de sept ans de réclusion). Le 19 août 2010, une nouvelle dispute éclate. Elle le traite de «petite bite », il la claque contre la gazinière, puis part se coucher. Encore une heure d’agonie et ce sera fini. Adieu, altesse…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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