“Ne mettez pas mon nom !”

    roye manouches un confrere d europe 1 tabassee
    Un journaliste en sang évacué par des hommes en armes. Lybie ? Syrie ? Irak ? Non, Roye, le 25 août 2015.

    Deux membres de la communauté des gens du voyage ont été condamnés cette semaine pour des violences sur des journalistes, en août dernier, à Roye. Ils avaient lynché deux confrères de la radio après la tuerie qui avait fait quatre morts, dont un gendarme et trois habitants des caravanes.

    A cette occasion, quelques-uns ont révisé, et beaucoup ont découvert, l’article 431-1 du Code Pénal qui dit que « le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice de la liberté d’expression (…) est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende ». Le même article précise que si l’on en vient aux violences, la peine encourue passe à trois ans.

    Ah bon, c’est interdit ? A entendre quelques réactions, à lire certains commentaires sur les réseaux sociaux – occupation dont je devrais m’abstenir sous peine de déprimer – je me dis que la question se pose.

    “Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre” (George Orwell)  

    En toute naïveté, un des prévenus, mardi, a résumé son opinion : « C’est notre vie privée, ça ne regardait pas les gens ». On ne lui en veut pas. Tout journaliste qu’on est, si trois membres de notre famille, dont un bébé, venaient de se faire dézinguer sous nos yeux, on ne jure pas que l’on accueillerait les confrères les bras ouverts. Régulièrement, au tribunal, on me demande gentiment ou agressivement de ne pas mettre un nom dans le journal. Là encore, je conviens que si j’avais contrevenu à la loi, je croiserais les doigts pour que le chroniqueur judiciaire fût en vacances le jour de ma comparution.

    Non, on ne stigmatisera pas ici les gens du voyage, d’autant moins sensibles à la liberté de la presse s’ils ne savent pas lire. Car l’exemple vient d’en haut… On a en tête au moins deux hommes politiques picards capables de menacer un journal de lui supprimer les très lucratives annonces légales, au motif qu’un article leur avait déplu (ça tombe bien, l’un était de droite, l’autre de gauche). On sait des annonceurs publicitaires qui rappellent le poids de leurs investissements, quand il s’agit d’éviter la parution d’un article gênant.

    Ce que l’affaire de Roye révèle, c’est que de plus en plus souvent, des groupes ou des communautés estiment que leur bon vouloir doit primer sur le droit général. L’intolérance à la frustration est sortie des cabinets de pédopsychiatrie pour devenir un phénomène de société. La presse, produit urticant s’il en est, fait la première les frais de cette allergie collective.

    Elle n’est pas parfaite, elle ne demande pas la pitié de ses lecteurs et des autres. Mais souvenez-vous : sa liberté, c’est avant tout la vôtre.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    • Lascombe

      Pas mieux.. Tout à fait d’accord avec ton analyse. J’ai l’impression même si je n’ai pas connu cette période que l’on revient plus de cinquante ans en arrière. Sauf qu’à l’époque la censure est politique. Aujourd’hui dans mon quotidien de journaliste sur le terrain j’assiste à des entraves de plus en plus nombreuses… Cela va de la personne intimant “non je ne veux pas ma photo dans le journal ” alors que je suis sur une manifestation publique et qu’à côté elle se publie sur Fbook aux attaques ou menaces répétées d’attaques judiciaires à tout propos jusqu’aux menaces et tentatives d’intimidation sur les réseaux sociaux… a côté de cela on peut se faire casser la gueule devant la maréchaussée pour couvrir un fait divers et s’entendre dire en substance vous l’avez un peu cherché !! Sans atteindre le niveau des attentats de charlie je pense que tous ces petits faits posent vraiment la question de la liberté d’information dans notre société démocratique. Un sujet où les politiques qui passés l’émotion du tous charlie brillent surtout pour le silence.. Journalistes parents pauvres de la démocratie ?

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    En voiture Simone

    Ces trois-là vous couperaient l’envie d’acheter des voitures d’occasion, si vous aviez assez de ...

    Il méritait mieux

    S’il n’y avait les uniformes, on se demanderait qui, dans le box, sont les ...

    À vous de voir

    La mort d’un enfant, c’est intolérable. On ne peut imaginer que ce crime ne ...

    Scènes de la nuit ordinaire

    La présidente Yasmine Hédin soupire… « Tout ça est très compliqué. Pour y voir plus ...

    La confusion des peines

    En novembre, déjà, lors d’une comparution immédiate, il nous avait attendris avec sa tête ...

    Le bistrot qui ne voulait pas mourir

    C’est l’administratrice judiciaire qui a cafté : Jean-Marie continuait à tenir son bistrot de Bourseville, ...