Ne vois-tu rien venir ?

    ann
    “Et merde, j’ai oublié de plaider l’acquittement !”

    C’est jour de plaidoiries aux assises de l’Oise. David et Séverine répondent d’avoir laissé traîner de la drogue dans leur appartement, au point que Julie, petite fille de 9 ans, est morte d’une overdose pendant que le couple comatait. Ils comparaissent libres mais risquent de dormir en prison le soir même. Quand le jury se retirera, les accusés n’auront plus le droit de quitter la salle d’audience. Il ne manque plus que les plaidoiries des avocats.

    L’avocat général vient de réclamer 7 et 4 ans de détention. «Quinze minutes de suspension ! » ordonne la présidente. « J’ai le trac », avoue Me Ann Kennedy. Elle a récupéré le cas désespéré de David au début de sa carrière. C’est son baptême du feu aux assises. Avec sa consœur Rachel, elle a fait des selfies dans la salle des pas perdus.

    Un quart d’heure, vingt minutes passent… On devrait reprendre mais il manque l’essentiel: les accusés. «Ils se sont peut-être barrés de peur de monter ce soir ou ils se font un dernier rail avant le zonzon?» Je ne fais pas rire sœur Ann. L’avocate devrait se concentrer sur sa plaidoirie, relire les dizaines de pages qu’elle a noircies d’une écriture serrée depuis trois jours. À la place, elle court sur le parvis du palais de justice. On lui suggère le parking attenant. Elle s’y rue, robe à la main, cheveux ébouriffés. Elle grimpe sur un muret, siffle, crie. Les deux zozos réapparaissent, sacs de toile à la main. «On était juste partis chercher nos affaires en voiture, au cas où…» Une heure après, Ann a plaidé: «Et merde, j’ai oublié de réclamer l’acquittement!» Bien plus tard, Séverine et David échappent à l’incarcération. Ils pleurent et tombent dans les bras de leurs avocates.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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