Niveau de langage

    Que le bateau ivre du système éducatif naufrage au large des rivages de la connaissance les plus faibles membres de son équipage, on peut le regretter sur le plan des principes. Puisqu’il est ici question de justice, les conséquences de la méconnaissance du français sont tout aussi inquiétantes mais bien plus prosaïques.

    Quand un Moldave ou un Congolais comparaissent, l’institution se doit de leur fournir un interprète agréé. Or, il n’existe pas de traducteur français-français, qui transformerait la langue de l’Académie en sabir des banlieues; celle de Molière en logorrhée de Booba…

    Ce technicien aurait été accueilli avec soulagement la semaine dernière aux assises de l’Oise quand a comparu Maxime, petite frappe du nord-ouest du département qui s’est tellement rêvé en caïd qu’il en a adopté le phrasé (et la religion puisqu’il se fait appeler Hakim – à défaut de conversation, il aura la conversion).

    Les hippies riaient et mâchaient du chewing-gum, ça leur donnait des maxillaires et des zygomatiques en béton. La bof génération est faible de ce côté : «Mais articulez, monsieur!” ne cesse de répéter la présidente à Maxime.

    Quand enfin on l’entend, c’est une succession de «genre», «de base», «je ne savais pas c’était quoi», «ça me saoule», «si il s’en sortirait pas», «au jour d’aujourd’hui» et le célèbre «na na ni na na na», version racaille du trop latin et cætera. On se contenterait d’en rire si ne s’instaurait pas entre lui et les magistrats un dialogue de sourds. Les seconds peinent à digérer le gloubi-boulga qui sert au premier de champ lexical. Quant à Maxime, il regarde sidéré l’avocat général quand ce dernier prononce les mots «virulent», «susurré», «quidam».

    Or, juger, c’est entendre ; or, être (bien) jugé, c’est comprendre. Comment y parvenir quand on ne parle pas la même langue?

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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