Nous sommes tous des jurés

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    Puissions-nous trembler… (photo FutUndBeidl sous CC)

    La semaine dernière, aux assises de l’Oise, à Beauvais, plaidait Me Étienne Noël, du barreau de Rouen. Il défendait un homme accusé d’avoir tué un curé. L’avocat général avait requis la perpétuité dont une peine de sûreté de 22 ans ; la cour a prononcé 30 ans dont 20 de sûreté.

    Cette semaine, Étienne Noël a annoncé qu’il ne ferait pas appel, préférant se concentrer sur une confusion de peine, puis un «relèvement de sûreté », terme jusqu’alors inconnu de votre serviteur. C’est que le chroniqueur est semblable à l’immense majorité de la population ; s’il s’intéresse à la justice, il s’arrête au milieu du chemin : au verdict. Étienne Noël, au contraire, s’est fait une spécialité de ce qui suit : la détention. Il fréquente les maisons d’arrêt comme d’autres les cocktails. Il est le cauchemar de l’administration pénitentiaire, l’empêcheur d’engeôler en carré.

    Les mots de cet homme qui répugne à hausser la voix, ont pourtant longtemps résonné dans la nuit beauvaisienne. « La perpétuité, c’est la mort blanche… Imaginez une période infinie de détention devant un homme…Une peine de sûreté de 22 ans, c’est inimaginable. Imaginez un enfant qui naît ce soir. Dans 22 ans, il aura vécu, appris, aimé, construit quelque chose. Il votera. » Dans l’histoire, Noël aura gratté quelques années. Surtout, il aura rappelé, à tous, que ces peines jamais assez lourdes, pour certains, ne sont pas virtuelles. Vingt ans, trente ans, c’est un jour plus un jour plus un jour…

    Les jurés ont compris, vendredi dernier, qu’ils avaient le pouvoir d’accumuler ces jours passés dans neuf mètres carrés, et ils ont heureusement tremblé au moment de trancher au sens strict du terme : découper une période de la vie d’un semblable pour la mettre au frais, au noir, au vide, pas loin du néant. Nous sommes tous des jurés. Sur nos bulletins ne sont pas inscrits «coupable» ou «non coupable» mais les patronymes de nos futurs président et députés. Eux, ensuite, décideront dans quelle mesure on peut, en France, priver un homme de sa liberté pour lui faire expier un crime. Dans l’isoloir, puissions-nous trembler comme un juré de la cour d’assises de l’Oise…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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