“On en fait quoi, en 2014 ?”

    James C Farmer
    Jailhouse blues. (photo James C Farmer sous CC)

    “Des projets, j’en ai, madame la juge, mais je sors le 5 janvier 2014, alors je ne préfère pas y penser, parce que si j’y pense, je pète les plombs.” C’est un gamin d’Amiens, du côté des bords de la Somme. Kevin a eu 19 ans le 17 avril, et Kevin a dix-neuf mentions au casier judiciaire. Enfin, vingt mentions depuis le 6 septembre dernier, puisqu’il a écopé de quinze jours supplémentaires pour violation de domicile.

    Le 17 août 2010, il a franchi une grille de deux mètres pour entrer dans une propriété, quai de la Passerelle. “Juste pour prendre un raccourci”, explique-t-il.
    “Le pire, c’est que c’est possible, soupire son avocate. Mais un mois de plus ou de moins, au point où il en est…” Anne-Laure Pillon défend le plus souvent l’enfance maltraitée. Cette fois, elle porte la voix d’un prévenu mais sort-elle vraiment de son rôle habituel avec Kevin ? Dix-neuf ans, dix-neuf mentions, ça donne le vertige. Dans le lot, il y a en dix-sept pour vols. “C’est un jeune homme totalement désabusé. En fait, aujourd’hui, ce n’est pas la peine qu’il encourt qui l’embête. Il est surtout déçu de manquer le parloir de 15 heures”, reconnaît son avocate.
    Elle n’entonne pas le couplet de la société coupable, Me Pillon. Elle dit que tout le monde a échoué, que si la justice des mineurs n’a pas réussi à l’aider, “elle a au moins essayé”. Kevin a l’allure d’un gamin buté, pas méchant, qui fait des conneries comme il respire. Il les a accumulées, a gravi toutes les petites marches de la réponse pénale, et quand il a atteint ses 18 ans, un nouveau délit a entraîné en cascade la mise à exécution de condamnations précédentes. S’il recommence, quand enfin il sortira, ce sera encore pire. Par le jeu des peines plancher, pour une broutille, ce sera deux, trois, quatre ans de zonzon. Anne-Laure Pillon pose la seule question qui vaille : “On en fait quoi, en 2014 ?”

    Ce n’est pas une interrogation de bonne soeur, car Kevin va finir par nous coûter cher, à 100 euros la journée de détention. Accessoirement, peut-on accepter de le rayer indéfiniment de la liste des hommes libres ? Il n’a que dix-neuf ans…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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