Partie en poudre

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    Attention, ça pique. (Vito Fun sous CC)

    Je suis comme nombre d’entre vous : le matin, dans le Courrier, je lis d’emblée les avis de décès. N’allez pas imaginer quelque tendance morbide : à un certain âge, on commence à perdre des amis et alliés comme le peloton du Tour de France égare ses membres les plus faibles au long d’une étape de grande montagne. Faut-il souhaiter gagner cette course ? On doit se sentir seul, dernier survivant dans la dernière ascension…

    Ce matin-là, j’étais aux assises, à Beauvais, quand mon regard fut comme aimanté par un nom et un prénom. Ce prénom était celui d’une reine, ce nom celui d’un garde des Sceaux. Souffrez que je n’en dise pas davantage : le deuil de ses parents a droit à la tranquillité.

    C’était à Péronne, et le tribunal, qui en avait tant condamnés, ne l’avait pas encore été par la Dati. Elle était une jeune femme, une gamine encore, une héroïnomane surtout. Le silence s’est abattu, un frisson a parcouru l’échine des plus endurcis. Son corps était décharné, ses yeux éteints se devinaient derrière le gouffre de leurs orbites, son sourire n’exprimait rien. J’ai pensé à ces images de sortie des camps de concentration. Je pèse mes mots : l’inouïe violence de la Shoah ne supporterait pas de comparaison facile.

    Elle était tombée avec un réseau de « stupeux » plus endurcis mais pas moins pitoyables qu’elle, quelque part du côté de Ham ou de Nesle, là où le paradis ne peut être qu’artificiel.

    Le hasard a voulu que je la croise à nouveau à Amiens, il y a deux ou trois ans. Elle s’était remplumée, se soignait aux produits de substitution mais devait répondre d’une vieille affaire un peu oubliée dans les cartons du juge d’instruction. D’une voix douce, elle avait raconté le chemin de croix déjà parcouru et celui qui l’attendait. Elle avait reconnu les crises, la violence, les vols pour se payer sa dose. Puis la rédemption : pour décrocher de l’héro, il faut commencer par se couper de tous ses amis, puisque ce cercle n’est composé que d’autres consommateurs. Elle avait dit les crises, les doutes. Elle n’avait rien promis, trop lucide pour s’accrocher à la moindre certitude. Parce qu’elle n’était plus accessible au sursis, le tribunal l’avait condamnée à une peine ferme, presque en s’excusant.

    Notre troisième rendez-vous était donc fixé en bas à gauche d’une colonne de cadavres, dans le journal. J’ai appris qu’elle n’avait que 35 ans. J’ai découvert qu’elle était morte « d’une longue maladie ».

    Je n’aurais pas dit mieux.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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