Partis en poudre

    L’avocate générale Sandretto plante le décor : « C’est le procès de la toxicomanie. C’est un désastre complet qui défile à la barre. Parce que la drogue anéantit tous les efforts de vie ». Les assises de la Somme, cette semaine, étaient consacrées à un dossier 100 % héro : à Péronne, en 2015, trois consommateurs avaient causé la mort d’un dealer en lui volant 20 grammes de came et 1 400 euros.
    L’héroïne, c’est LA drogue dure, celle à laquelle on est le plus vite accro, celle dont il est le plus difficile de se défaire. Fabien peut en témoigner : « Après ma première détention, avec l’aide de mes frères et sœurs, j’étais parti en Vendée, j’avais décroché. Et puis je suis revenu à Athies parce que la maison de ma mère avait cramé. En un clin d’œil, en quinze jours, j’avais remis le nez dedans. » « Le matin, dès qu’ils se lèvent, la première chose qu’ils ont dans la tête c’est leur drogue. Ils perdent le sens de la réalité », témoigne son frère.
    Le jour du drame, trois hommes en manque sonnent à toutes les portes de dealers connus et localisés de tous (ils seront bientôt dans les pages blanches !) Rien d’autre n’importe et l’agression d’un fournisseur, qui les a envoyés balader, n’est pas la plus grande transgression qu’ils sont prêts à affronter.
    Comment devient-on héroïnomane ? Eddy, Fabien et Kévin n’éclairent pas beaucoup la cour. Ils ont 40, 30 et 20 ans. « C’était un bon gars et puis il est tombé dans la drogue », se souvient, fataliste Stéphane, frère de Fabien. Comme s’il parlait de tomber dans un trou… « Une fois qu’il a fait connaissance avec ces types-là, ça a été fini », complète Noël, père de Kévin. Car la rencontre avec l’héroïne, c’est d’abord celle des héroïnomanes, meute tapie dans l’ombre à la recherche de sa dose mais groupe cohérent, avec ses règles, son vocabulaire et p30arfois ses solidarités, qui agit comme un aimant à paumés. Pour Kévin, par exemple, le baptême à l’héro a été célébré sous l’abri de bus de Monchy-Lagache, un soir où ça gueulait trop fort à la maison.
    Pourquoi ? Et pourquoi, si singulièrement, dans l’est du département ? On a souvent mis en avant la proximité, via l’A1, avec le port d’Anvers, supermarché de la poudre ; l’oisiveté qui frappe une jeunesse mal ou pas formée, pour qui répondre à une offre d’emploi à Albert tient de l’aventure intersidérale ; la sinistrose, aussi, dans cette région au plafond bas et aux longues plaines que les usines ont désertée. Le frère de Fabien dit-il autre chose quand il explique s’en être sorti parce qu’il s’est engagé dans l’armée : « Il fallait que je parte d’Athies. Quand je suis rentré, tous mes copains étaient tombés dans les stups. Pour moi, l’amitié, c’est pas ça. Ils confondaient biroute et casse-croûte ».
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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