Pas besoin d’aller loin

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    Au Nord, c’était parfois coton… (Stecve C sous CC)

    Michèle, bien mise dans son chemisier rose et son manteau rouge, est une fille des corons, une vraie, élevée parmi sept enfants dans la maison de briques d’un mineur de fond, à Grenay. Son Francis, elle l’a croisé sa cité. Puis elle s’est mariée et s’est installée dans un autre coron, non loin, comme une évidence.

    Il était boulanger. Elle restera à la maison pour élever cinq enfants. À 14 ans, on leur achètera une Mobylette et on aura la fierté de partir en vacances tous les ans. À Saint-Omer, mais en vacances quand même. Michèle connaît tout le monde. Ses journées sont rythmées par la lessive en commun (eul battée) et les cafés chez les copines (cafioter). Mais aussi par les coups de colère et les coups (tout court) de Francis. Or si «à sang frais, c’étot l’meilleur des hommes, le problème, c’est que l’Francis, il étot pas souvent à sang frais…» L’avocat de Michèle a le droit de parler ainsi : lui aussi est de Grenay. Il s’en souvient pour mieux contrecarrer la carte postale dessinée par l’enquêteur de personnalité: «A l’entendre, c’est bienvenue chez les chtis. Je crois que ma cliente a un peu embelli le tableau. Moi, je n’avais qu’une hâte, c’est de m’en aller».

    Pas Michèle. Quand son mari, passionné de pêche, décide de prendre sa retraite au bord d’un étang à Abbeville, son monde s’écroule. Grenay-Abbeville, c’est 98 km d’après ViaMichelin et un voyage sur la lune pour elle. Plus de voisines, plus d’enfants à portée de main pour la protéger, plus rien que cette nature oppressante. Et Francis qui boit de plus en plus… Les voisins, présents seulement le week-end, ont décrit aux assises cette femme «très bien» qui leur proposait du café le matin, un casse-croûte à 11 heures, de la mayonnaise à midi et des glaces à 15 heures. Pour les voir, pour bouger, pour exister, pour préparer à manger puisque l’autre lui disait que sa cuisine, c’était «de la merde». Condamnée à six ans pour le meurtre de Francis, elle ne devrait pas mourir en prison. Elle ira vivre chez sa fille, pas loin de là où elle est née. Chez elle.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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