Perdu dans l’espace temps

    En août 2004, à Saint-Ouen, Noël a donné un coup de manche à balai sur la tête de Gisèle. Elle a fait une hémorragie, elle est morte quatre jours plus tard. Il l’aimait depuis 28 ans, sincèrement, mais il la cognait depuis quatre ou cinq, virilement.

    Matthew Chatfield
    Camping Paradis (photo Matthew Chatfield sous CC)

    La vertu de l’audience, c’est de lever un coin de voile sur ce peuple muet, gris et terne, un quart monde, une sous-France. Une souffrance, où une femme boit deux litres de rosé par jour, claque l’argent du ménage au café et donc cause l’expulsion du couple, contraint de vivre en caravane, au bout du jardin ouvrier, avec vue sur la déchetterie. Le courant est fourni par un groupe électrogène ; l’eau potable, il faut aller la chercher avec des bidons dans une ferme.
    Noël, qui sera finalement condamné à quatre ans ferme, est un homme musculeux aux cheveux blancs soigneusement coiffés. Même au fond de la misère, il a toujours travaillé, à droite à gauche, vendant les légumes de son jardin et élevant des bêtes autour de sa caravane, son “camping” comme il l’appelle.
    Les experts ont estimé son QI à 64. La moyenne se situe autour de 110. Il ne sait ni lire ni écrire. “Exprimer ce qu’il ressent, c’est un luxe”, plaide son avocate Me Yahiaoui. Le psychiatre a décelé de grandes difficultés à se repérer dans le temps. “Avant et après, c’est complexe pour lui. Il n’a pas accès aux mois et aux années. La réalité est pour lui une masse compacte d’informations, un magma. Il dit par exemple qu’il a quitté l’école en CM3. Sa capacité de synthèse est très déficiente. Il n’a pas accès à l’abstraction.”
    En écrivant ces lignes, on pense qu’il ne les lira jamais. On voit tous les documents qui nous entourent, les livres, les journaux, les rôles du tribunal qui pour lui ne seraient que des vagues oscillantes, des grappes d’hiéroglyphes mystérieux dignes du plus lointain orient. On songe à ce qui fut, ce qui est, ce qui sera ; ces jalons et ces espoirs qui forgent un homme, bon ou mauvais, qui content au quotidien l’histoire de sa propre existence.
    C’est quoi, la vie, quand on n’a “pas accès aux mois et aux années” ?

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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