Pharmaciens sans frontières

    Robic, Jean
    On savait vivre en ce temps-là.

    On a tout le temps pour étudier le cas de Tabu. L’audience du mardi prévoyait cinq affaires plutôt complexes mais quatre ont été renvoyées. Reste Tabu, 23 ans, un petit gars d’Argenteuil qui, le 31 juillet 2009, a voulu retirer des médicaments dans une pharmacie d’Amiens. La laborantine a tiqué. Elle a appelé la police qui a cueilli le jeune homme au terme d’une course poursuite endiablée.

    Dans un premier temps, on lui donnerait presque une médaille, à ce garçon courageux qui travaille sans discontinuer dans le bâtiment depuis l’âge de 16 ans. “Tous les mois, j’envoie pour 150 euros de médicaments à mon grand-père à Kinshasa, au Congo. En juillet 2009, je n’avais pas assez d’argent. À Barbès, j’ai trouvé pour 30 euros une carte Vitale et une ordonnance. J’étais à Amiens pour m’inscrire chez Adecco. Comme ça, si on trouve par eux du boulot à Paris, on se fait payer les frais de déplacement même si on vit à Argenteuil.”

    La Sécu se porte partie civile et réclame 10600 euros. Stupeur. “Je découvre cette demande aujourd’hui. On n’en a jamais parlé durant l’instruction”, se plaint Me Bignan. La présidente Briet épluche le dossier et se lance dans une longue énumération : “Rouen, Bonsecours, Grand-Quevilly, Saint-Etienne-du-Rouvray, Boos, Sotteville…” Dans toutes ces villes normandes, souvent dans plusieurs officines, la même ordonnance a permis de se faire délivrer des médicaments contre le diabète entre le 27 et le 30 juillet 2009.
    – Dites, vous avez combien de grands-pères à soigner ?
    Tabu baisse la tête : Je ne comprends pas, j’étais au boulot ces jours-là. Ils ont dû la vendre à d’autres personnes.
    – Et ce serait exactement pour les mêmes produits ? s’étonne, faussement naïve, la juge.

    “À première vue, c’est une combine habituelle à Barbès. Ils ont peut-être une ordonnance type pour le diabète ?”, suggère Agathe Bignan. Tabu est condamné à six mois ferme, qu’il pourra aménager.

    On a honte de l’écrire, mais on écoute à peine. On est ailleurs, en Seine Maritime précisément. L’huissier, Eric, est un passionné de vélo, lui aussi. On parle de la côte de Bonsecours. C’est là que Robic a porté l’attaque décisive qui lui a permis de gagner le Tour 1947, au nez et à la barbe de Brambilla. Eric rigole : “Ça ne m’étonne pas qu’il y ait une pharmacie là-haut”.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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