Plein le dos

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    Tu parles d’un bon tuyau… (Sten Dueland sous CC)

    Patrick, 61 ans, a l’allure fatiguée de ceux qui ont beaucoup essayé, trop souvent échoué, et qui n’espèrent plus rien. Le tribunal pourra dire ce qu’il veut, il ne se révoltera pas.

    De 13 à 45 ans, il fut plombier-chauffagiste, « du temps où ça rapportait ». Du temps, aussi, où chaque franc engrangé se payait au prix d’une lombaire écrasée. Le dos en compote, il n’a pas d’autre choix que l’opération. « De là, ça a été la dégringolade ». Il ne peut plus jouer du fer à souder et passe un concours pour entrer dans l’administration. Il sera homme d’entretien dans un établissement scolaire mais n’y finira pas sa carrière professionnelle. « J’avais trop d’arrêts maladie, ils m’ont dit que je perturbais le service, ils m’ont mis à la retraite d’office ».

    Chaque mois, son pactole s’élève à 660 euros. Sa femme en touche 340. La maigre retraite d’artisan ne tombera que dans deux ans. Pas de quoi se payer une robinetterie plaquée or… Le couple se lance donc dans un projet audacieux : un élevage de chats, et pas n’importe lesquels, des Main coon, « une race à la mode dont un chaton peut se négocier aux alentours de 1300 euros, nous éclaire Me Hembert. Sauf que comme toutes les modes, celle-ci finit par passer… »

    En mai 2013, Patrick ouvre un compte à crédit, avec paiement sous trente jours,  au supermarché Leclerc de Muille-Villette, près de Ham (Somme). Et là, c’est gala ! Le 11, il passe six fois en caisse ; le 12, deux fois ; le 13, deux autres fois. Il dépense 4000 euros en GPS, sèche-linge, lave-linge, balancelle, cafetière… « Je m’attendais plutôt à trouver des croquettes », avoue la présidente Hédin.

    Au onzième passage, le directeur en personne attrape Patrick. Il lui reproche de l’avoir trompé sur ses intentions. « J’ai été traité comme un voleur, ce n’était pas très gentil. Après, il m’a mis à l’huissier et il a porté plainte, ça ne m’a pas incité à rembourser, justifie le client. De toute façon, notre élevage est maintenant en liquidation. Ma femme a passé quinze jours à l’hôpital psychiatrique pour se reposer, moi j’y ai passé onze jours derrière elle… »

    Son avocat résume : « Le directeur du magasin a confondu le Ministère public avec une agence de recouvrement ! Pris de rage, il a confondu tous les moyens de droit ».

    « Car il n’y a pas d’escroquerie, ni d’abus de biens sociaux, puisque la société était en nom propre. Il faut relaxer », admet le procureur.

    Relaxer : c’est un verbe que Patrick n’a pas conjugué depuis longtemps…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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