Quand la ville dort

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    Beauvais, les soirs de verdict, se dessine en noir et blanc. (Giorgio Monteforti sous CC)

    C’est calme, Beauvais, un soir de semaine. Il est 21 heures quand le président de la cour d’assises clôt officiellement l’instruction et invite les jurés à se retirer pour délibérer. Godferdom ! Le verdict ne sera pas dans le Courrier du lendemain. On a rédigé un article avec les réquisitions de l’avocate générale, qui promet de «nous prévenir dès que ça bouge ». Un long espace-temps s’ouvre, l’équivalent pour les horloges d’un no man’s land en géopolitique.

    On se traîne jusqu’aux Vents d’Anges, des souvenirs de l’épaule d’agneau du midi plein la tête. On n’y croisera pas la mère de l’accusé. Vu ce qu’elle pleure depuis le matin, et encore sur le pavé luisant qui borde le palais de justice, elle a juste besoin de réhydratation. Moi aussi. Va pour un hautes-côtes-de-nuit, version blanc. En 2008, il a commencé à acquérir de la rondeur mais le sujet est sensible : on n’est pas bien sûr qu’il ira avec la poêlée de chanterelles. Du coup, le patron n’aura de cesse de venir me demander si «ça va ». L’air grave, j’acquiescerai : «Oui, ça va. » Et l’on soufflera de soulagement.

    Pendant ce temps, un homme mâchonne son sandwich. Neuf jurés et trois magistrats se demandent s’ils vont l’envoyer dix, vingt ou trente ans au trou. Retour trop tôt, évidemment trop tôt, devant la porte hermétiquement scellée de la cour d’assises. Les policiers font les cent pas. Cette affaire n’a passionné personne : ils sont six pour éventuellement maîtriser un spectateur et deux journalistes. Écrire le papier du surlendemain, commencer cette chronique, se tenir au courant des soubresauts de l’UMP et du score du PSG, téléphoner à droite, à gauche pour prévenir que, demain, on va essayer de dormir. «Tu es sûr que tu es obligé de rester ? » Le pire, c’est que non ! Le délai de bouclage étant passé, on pourrait se contenter de passer un coup de fil au greffe demain matin. Mais comment dormir sans savoir quelle peine va accabler l’homme dont on partage la vie intime depuis trois jours ? Comment refermer le livre à deux pages de son épilogue ? Ce sera vingt ans, pour avoir tenté de tuer son amoureuse. Dans la nuit beauvaisienne, on repense à une très vieille blague : «Quand on aime, on a toujours vingt ans. »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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