Qui ne tente rien…

    Le 4 septembre 2014, Louidgi et Alexis comparaissaient pour trafic de stupéfiants, dans le quartier Pierre-Rollin, à Amiens (sud-est). Le second partait en prison pour de longs mois mais le premier réussissait à convaincre les juges qu’il n’était dans cette affaire qu’une nourrice, petite main au service d’Alexis ; délinquant, certes, mais un peu victime aussi : il s’en tirait avec quatre mois sous bracelet électronique. Un bien pour un mal, si l’on en croit l’appel désespéré que sa mère adressait à la police trois jours plus tard : « Mon fils m’a téléphoné pour me dire d’amener 500 €. Je sais qu’il est menacé. Allez-y vite ! » L’arrivée des policiers était annoncée par des guetteurs qui, selon les enquêteurs, permettaient à Nicolas et Igor, 33 et 32 ans, de s’enfuir. Seul Jacques, 32 ans, était interpellé devant l’immeuble.

    (Sarah Deer sous CC)

    Louidgi, marqué par des coups de poing et choqué par les menaces de mort (« Si tu me fais une passe chelou, ta femme, elle est morte », aurait prononcé Jacques), désignait les trois hommes comme ses agresseurs. Il expliquait devoir des « dommages et intérêts » parce qu’il était considéré comme une balance : aussi longtemps qu’Alexis moisirait en prison, il devrait contribuer à ses frais d’entretien. C’est ainsi : autant qu’un délit, le trafic de stups est un business strictement codé, avec ses règles, ses interdits et ses recouvrements de dette plus persuasifs que la lettre bleue des huissiers.

    À la barre, deux ans et demi plus tard, seuls Nicolas et Jacques se sont déplacés. Tous deux ont des tailles de basketteurs. « Je ne comprends toujours pas ce que je fais là. Mon seul tort était de fumer un joint dehors. Vous savez, il s’en passait tellement, chez eux… », affirme Nicolas. Il est intérimaire, son casier compte huit mentions. Jacques a déjà été condamné douze fois. Il vit du RSA, se déclare sans emploi et convient honnêtement : « En même temps, du travail, j’avoue que je n’en cherche pas beaucoup. » Igor, dix mentions, serait au boulot à l’heure où on doit le juger… Quand son client nie, un conseil n’a d’autre choix que de plaider la relaxe. Vu les zigotos qu’elles défendent, les deux avocates qui se succèdent à la barre croient très mollement à la réussite de leur entreprise. « Pour Nicolas, à la limite, ça peut passer, parce que la victime n’est plus très sûre de l’avoir vu passer sa porte. Mais les deux autres… », soupire l’une d’elle.
    Le tribunal délibère quinze bonnes minutes et annonce que les trois gars sont relaxés, « au bénéfice du doute ». La même avocate sourit : «Comme quoi il faut toujours essayer. »
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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