Roland n’est pas très paperasse

    Les policiers de l’escorte se tiennent à une distance respectable de Roland, non seulement parce que ce petit vieux de 68 ans à l’air inoffensif mais aussi parce qu’il « cocotte » selon les termes de sa jeune avocate commise d’office.

    Roland, en 2009, a été condamné pour des faits d’agression sexuelle sur mineure. Il ne s’en souvient pas. À cause de cette mention au casier judiciaire, il doit pointer au commissariat tous les six mois. C’est la loi, mais Roland oublie deux fois par an, donc il est convoqué au tribunal deux fois par an et ne s’y rend pas. Du coup, il est condamné par défaut deux fois par an.

    Il faut dire que Roland n’est pas très paperasse : « Quand je reçois des courriers, je les jette ; on apprend toujours des mauvaises nouvelles. » Lorsque le parquet lui a enfin mis la main dessus, il l’a cité en comparution immédiate, histoire de ne pas le louper et de lui faire le message que le président anone quasiment : « Monsieur, vous êtes né en juillet. Vous le savez, quand c’est votre anniversaire ? »

    « Oui. »

    « Eh bien ce jour-là, hop, vous allez au commissariat. Et puis six mois après c’est pareil. »

    « Oui. »

    Roland répond « oui » à tout, Roland ne comprend pas ce qu’il fait là, Roland a hâte de sortir. Il retrouvera son foyer de la route de Rouen, à « 74 euros par mois, repas compris » et sa petite retraite d’ouvrier « dans une usine de colle à carrelage et d’antigel » qu’il partage « avec un copain de la rue Jules-Barni ». Son quotidien, c’est se lever (pas forcément se laver) et sortir « à 8 heures, dès qu’on a le droit » pour rejoindre l’abri de bus situé de l’autre côté du boulevard, où toute la journée il sirotera avec son « copain de la rue Jules-Barni » exclusivement du rosé.

    Roland a dix frères et sœurs et sept enfants, à moins que certains soient morts, ce qu’il ignorerait puisqu’il ne les voit plus. Jugement : 75 euros d’amende.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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