Sur les coups de 11 heures

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    (Kim Carpenter sous cc)

    Il lui avait acheté une montre gousset pour son anniversaire. Le genre d’objet désuet qui cadre mal avec le quotidien de la bande de loustics du quartier Saint-Maurice, à Amiens, dont David et Mickaël étaient les piliers. David prenait des risques : offrir cette tocante précieuse à son meilleur copain, c’est des coups à se faire traiter de pédale.

    Saint-Maurice, ce n’est pas le triangle d’or ; plutôt la quadrature du cercle : comment fumer ses quelques pétards et acheter au Lidl les huit ou neuf bouteilles de vodka nécessaires à une journée réussie quand les principaux bailleurs de fonds se nomment RSA et allocations familiales ? Saint-Maurice, c’est un Amiens-Nord gaulois, avec moins de stups, plus d’alcool et autant de misère. L’anniversaire de David ne se déroulerait pas dans une maison, il n’y aurait pas de gâteau avec des bougies. Comme d’habitude, on commencerait à picoler dès le réveil, c’est-à-dire l’après-midi, dans un square, avant d’accomplir la plus audacieuse des révolutions : se traîner jusqu’au garage de la mère de Mickaël. «Il y avait le terrain de boule en face. Nous, on aimait bien les boules. Alors on ne faisait que ça, garage-boules, garage-boules…», explique Christopher. Ce témoin pourrait être cité en exemple : c’est lui qui avait le moins bu le 15 décembre 2012. Il refuse les lauriers : «Euh, en fait, c’est parce que j’avais consommé toute la nuit d’avant alors je ne pouvais plus trop. Moi, en fait, je suis un fumeur.»

    «Plusieurs joints ?», l’interroge la présidente.

    «Oh oui, dix ou quinze. J’étais zen», acquiesce-t-il.

    La juge a du mal à comprendre: «Vous passez vos nuits dehors, en plein hiver ?» Christopher possède un esprit pratique : «C’est le quartier, Madame ! On met blouson, écharpe, bonnet !»

    Ce soir-là, une bagarre a éclaté. D’un direct du droit, Mickaël a frappé et tué son meilleur copain, celui qui lui avait acheté la montre. Puis il a demandé à sa mère de la garder précieusement. Il la retrouvera en sortant de prison, arrêtée sur les coups de onze heures.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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